Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Cité de l'architecture nous envoie "Tous à la plage!"

Crédits: Cité de l'architecture et du patrimoine

Il n'a pas toujours été bon de se mettre les doigts de pied en éventail devant la mer. Notez qu'il faut aujourd'hui aimer la foule et l'odeur des frites pour séjourner l'été à Benidorm ou à Cattolica. Les rivages espagnols ou italiens ont été bétonnés au-delà du raisonnable, et je ne vous parle pas d'une certaine Côte d'Azur. Il y a des bleus qui donnent le «blues». Notez que le politique français est ici intervenu pour sauver ce qui pouvait encore l'être... 

Non. Si les rivages maritimes sont longtemps restés désertés, c'est qu'ils se révélaient dangereux en Méditerranée. Jusqu'au XVIIIe siècle a ainsi régné la terreur des incursions barbaresque, plus fréquentes que le politiquement correct veut bien l'admettre. Les pirates venaient du côté sud. Il n'y a aucune raison pour que les Occidentaux aient le monopole de l'esclavagisme. Et finir sa vie à construire des murs du côté d'Alger ou de Tunis, en attendant un hypothétique rachat, n'avait rien de particulièrement réjouissant. Il faudra attendre les années 1810 pour dissiper ces craintes (1).

Débuts anglais vers 1730 

L'histoire de «Tous à la plage», racontée aujourd'hui au Palais de Chaillot la Cité de l'architecture et du patrimoine, commence donc en Angleterre au XVIIIe siècle. La ville balnéaire apparaît outre Manche vers 1730. Il s'agit au départ de se soigner, comme avec le chocolat. Les élites urbaines vont prendre des liquides autres que celles des stations thermales. Les riches se jettent à l'eau. Au propre. Et les messieurs n'ont pas de costume de bain du tout. En 1730, il reste encore un siècle de bon avant la montée sur le trône de la reine Victoria. La gentry peut donc faire trempette à Scarborough vers 1740, puis à Brighton dès 1750. C'est dans cette dernière cité que le Prince régent (le futur George IV) se fait construire vers 1800 un extravagant pavillon indien qui existe toujours. 

Comme peut le découvrir le visiteur de cette remarquable exposition conçue par Bernard Toulier, les villes balnéaires ont longtemps bénéficié d'une architecture spéciale. Toutes les audaces étaient permises dans ces lieux de villégiature, où les propriétaires de villas et les clients des grands hôtels ne passaient que quelques semaines par an. Il s'agissait de montrer que l'on sortait ici du quotidien. La fantaisie permettait aussi d'étaler sa richesse. Les vacances restaient l'apanage d'une toute petite partie de la population. N'empêche qu'on venait en train de Saint-Pétersbourg ou de Scandinavie pour se montrer à Nice, où une jetée proposait à son bout un casino de rêve, fermé en 1942 et détruit en 1944. Les cartes ou le baccarat faisaient partie du programme touristique. On assure ainsi que la reine Victoria (toujours elle) faisait fermer les rideaux de sa berline quand Monte-Carlo était en vue.

Un patrimoine très endommagé 

Une Cité de l'Architecture et du Patrimoine peut se pencher sur ces folies, surtout quand ce dernier (le patrimoine, donc) a souvent disparu. Il y a toujours, quelles que soient les dépenses engagées, un côté éphémère dans ces constructions plus ou moins bâties sur du sable. Si le Negresco de 1911-1913, construit par Edouard-Jean Niermans et aujourd'hui classé monument historique, reste bien là, le Ruhl a disparu depuis bien longtemps de la même promenade des Anglais. Quand au Picardy du Touquet, palais Art Déco inauguré juste avant la Crise en 1929 (on ne peut pas tout prévoir), il a été rasé sans scrupule en 1970. Il lui a manqué vingt ans pour finir sans nul doute lui aussi protégé. 

Si 1929 (1931 pour la France) constitue l'année du désastre, 1936 est politiquement celui du Front populaire. Dès lors tout va changer dans une France qui se démocratise. Il faut de la place pour les «congés payés». Après la guerre, les Trente Glorieuses vont aussi se révéler gourmandes en constructions afin de loger une population estivale désormais migrante. D'élégantes, les côtes deviennent populaires. Il s'agit désormais d'aménager l'espace et de ménager les mètres carrés. On construit de véritables cités en front de mer, avec les marinas caractéristiques des années 50 et 60. Pleines l'été. Vides l'hiver. C'est parfois un terrain d'expérimentation pour une architecture nouvelle, comme à la Grande Motte, imaginée par Jean Balladur et classée Patrimoine du XXe siècle depuis 2010. Mais que d'erreurs! Mais que d'horreurs! Comment faire aujourd'hui pour faire mieux?

Une réflexion pour finir

Immense, au sous-sol de la magnifique aile du Trocadéro repensé en 1937, l'exposition ne propose pas moins de 400 objets: plans, photos, maquettes, affiches, costumes de bains et caricatures. Le public peut ainsi passer d'une époque à l'autre, d'un rivage au suivant, des élégances 1900 au Club Méditerranée en se posant des questions, et ce sans subir pour autant une pénible leçon de choses. Il découvre de relatives réussites, comme Port-Grimaud de François Spoerri. Il fait la grimace devant les pires projets, dont celui des Spélugues à Monaco, commis par le terrifiant Jean Ginsberg entre 1971 et 1975. Il se retrouve du coup armé pour se poser la question finale voulue par le commissaire Bernard Toulier, «Quelle villes balnéaires demain?» 

(1) Ce sujet délicat se voit bien sûr éludé à Chaillot.

Pratique

«Tous à la plage!», Cité de l'architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, Paris, jusqu'au 13 février. Tél. 00331 58 51 52 00, site www.citechaillot.fr Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h.

Photo (Cité de l'architecture et du patrimoine): Cabine roulante de super luxe, vers 1880. La plage a bien changé depuis!

Prochaine chronique le mardi 30 novembre. Les Yohouré ivoiriens au Musée Barbier-Muller de Genève.

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