Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/ La Biennale des Antiquaires s'annonce mal

"Elle aura lieu." Je reprends à dessein la dernière réplique de "La guerre de Troie n'aura pas lieu" de Jean Giraudoux (1935). Prévue du 11 au 21 septembre, la Biennale des Antiquaires de Paris se prépare dans une atmosphère de conflit armé. Le 30 juin, l'autoritaire président du Syndicat national des antiquaires Christian Deydier s'est vu destitué. Abus de pouvoir. Comptabilité opaque. Il s'est tourné vers la Justice, qui l'a envoyé promener. N'empêche que son nom figurera sur les luxueux cartons d'invitation, déjà imprimés... 

Racontée au jour le jour par Béatrice de Rochebouet (un nom à rallonge s'imposait) dans "Le Figaro", le seul quotidien français à suivre le marché de l'art, l'affaire semble symptomatique d'un délitement outre Jura. Il y a là les caciques, les acquis, un syndicat, des structures vieillissantes et des mots ronflant sur "l'excellence française". Imaginée en 1957, réalisée pour la première fois en 1962, la manifestation de prestige n'a pas su évoluer. Le temps où les "7 à Paris" faisaient la loi avec leur mobilier Louis XV apparaît pourtant révolu. "La première fois qu'on a vu ici de l'Art déco, il a pris un coup de vieux intolérable", se souvient l'un des exposants.

La concurrence de Maastricht et de Bruxelles

Et puis, il existe désormais deux concurrences... La TEFAF de Maastricht, que je vous ai racontée en mai, a le mérite d'être annuelle, ouverte à tous les genres et d'une dimension deux fois supérieure. Elle possède aussi, ce qui "le Figaro" ne dit pas, un pouvoir d'attraction financier. Le mètre carré y serait trois fois cher qu'à Paris pour les exposants. La dynamique (et annuelle) BRAFA de Bruxelles possède le même pouvoir d'attraction. "Le Syndicat des antiquaires français a pris la mauvaise habitude de se constituer un trésor de guerre", explique un galeriste parisien ayant opté pour la Hollande. "Les frais de décoration du Grand Palais constituent en plus une énorme charge. Pourquoi toujours s'adresser à un François-Joseph Graf ou à un Karl Lagerfeld?" 

Pour le prestige, pourrait-on répondre. Les directions successives ont toujours gardé une haute idée d'elles-mêmes et du symbole qu'elles représentaient. Il y a aussi la volonté, plus récente, de faire des petits. "Art/Basel" a créé un véritable complexe en la matière. La Biennale espère s'installer en Chine. Notons que Christian Deydier est un spécialiste incontesté de l'archéologie de l'Empire du Milieu. Il y possède ses entrées, ce qui a provoqué des sorties. L'homme aurait beaucoup (trop?) dépensé pour qu'une foire jumelle naisse à Shanghai. "Je l'ai fait au détriment de mes affaires", soutient aujourd'hui l'évincé.

Le poids des bijoutiers 

A celui des autres exposants aussi... "Christian Deydier ne pensait qu'à aristocratiser la Biennale française", explique une marchande parisienne, que la nouba du Grand Palais n'intéresse plus. "Il a supprimé l'étage destiné à servir de tremplin aux jeunes marchands. Il a ouvert toutes grandes les portes à la haute joaillerie, qui représentera en 2014 plus du tiers des stands. Je ne vois vraiment pas ce que je viendrais faire là." Le monde présent prend en plus du carat chez les exposants. Franck Laigneau joue un peu les exceptions. Il suffit de voir qui dirige désormais. Le vénérable Jean-Gabriel Peyre, monsieur faïence, préside. L'aimable Sabine Bourgey, madame monnaies, vice-préside. Elle le fait en tandem avec Aneisabelle Berès, peinture moderne, qui évoque toujours davantage la momie de Ramsès II. 

On a sur le site de la Biennale une liste des exposants 2014. Il seront 91, bijoutiers compris. Ceux-ci, de Reza à Bulgari, en passant par Dior et Chanel, paieraient leurs mètres carrés nettement plus cher. Il y aura là deux Genevois, Phoenix Ancient Art, archéologie, et Jacques de la Béraudière, peinture moderne. Pour certains participants, il s'agit d'un acte de survie. La sympathique Galerie Malaquais, aujourd'hui SDF dans la mesure où elle a perdu comme bien d'autres ses locaux à Paris, occupera ainsi un espace avec le la sculpture du XXe siècle.

Emigrations et fermetures 

Tout le cela ne sent en fait pas très bon. La part du marché français ne cesse de reculer. Les magasins d'antiquaires disparaissent les un après les autres. Ils quittent la France, comme Heim ou Aaron. Ou alors, ils mettent la clef sous le paillasson. L'art moderne se tient encore, mais les classiques se révèlent aux abois. Seul l'exceptionnel passe ici encore la rampe. Et il semble douteux que l'ouverture, après huit ans de travaux (oui, huit!), des salles d'arts décoratifs du Louvre renverse la vapeur. Il n'y a plus de vapeur. En prime, l'Hôtel Drouot toussote. Un gros refroidissement. Même la presse française ose aujourd'hui le dire. Je vous raconterai ça demain...

Pratique 

"27e Biennale des Antiquaires", Grand Palais, Paris, du 11 au 21 septembre. Ouvert de 11h à 20h. J'y serai. Photo (DR): Le décor de Karl Lagerfeld pour l'édition de 2012. Cette année, c'est le coûteux Jacques Grange qui officie. 

Prochain chronique le mardi 29 juillet. Heurs et malheurs de l'Hôtel Drouot, temple des ventes d'art parisiennes.

 

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