Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/La Biennale des Antiquaires a repris du poil de la bête. Riche et variée

Crédits: Affiche de la Biennale/DR

Elle a bien lieu. Elle porte même plutôt beau. Jugée en perdition il y a quelques mois, la Biennale des Antiquaires se déroule jusqu'au 18 septembre dans la nef du Grand Palais, dont elle utilise toutes les possibilités. Tandis que la plupart des 113 participants sont au chaud sous la verrière centrale par la vertu d'une canicule inattendue à cette saison, quelques marchands (et les deux expositions non commerciales) se retrouvent au Salon d'Honneur. En haut de l'escalier. Au frais. La climatisation fonctionne ici à l'américaine. 

La manifestation tient de la convalescente, alors que de nouveaux nuages noirs planent au dessus de la profession. Je reviendrai samedi sur les «affaires», comme on dit en matière de politique française, qui agitent en ce moment les esprits. On ne parle que de faux et de copies. Tout avait en effet mal été en 2014. Le président Christian Deydier avait été débarqué, victime d'une mutinerie des antiquaires. Hervé Aaron le remplaçait au pied levé. Les ventes n'avaient pas été bonnes, sauf pour les joailliers qui prenaient une place de plus en plus importante dans la Biennale. Fondée en 1962, celle-ci semblait du coup vieillie. Elle ne tenait plus le coup face à une TEFAF de Maastricht attirant désormais tous les regards et la plupart des porte-monnaie. Le goût a changé depuis le temps des «Sept à Paris» des années 1980. Il ne privilégie plus le «total look» de certains stands recréant encore des salons du XVIIIe siècle. Bref. Il fallait se réinventer.

Davantage de participants

Un nouveau comité a planché. Il lui a aussi fallu trancher. Les résultats se voient aujourd'hui. Tout commence avec un décor plus sobre. Nathalie Crinière s'est vue félicitée pour un aménagement peu spectaculaire, mais efficace. On est loin de l'hideux faux jardin à la française, avec moquette imprimée en vert, conçu par François-Joseph Graf pour l'édition 2014. Les participants deviennent plus nombreux après réduction des surfaces. Cent quarante mètres carrés maximum. Alors que les joailliers ont presque tous disparu (je n'éprouve de regrets que pour Wallace Chan), de nouveaux galeristes ont pu apparaître grâce à un prix de location baissé de 25%. Neuf cent euros le mètre carré au lieu de 1200, ce qui n'est pourtant pas donné. Mais la Biennale est toujours restée bien plus chère de les foires concurrentes, à cause de la politique «greedy greeedy» du Syndicat national des antiquaires, que préside aujourd'hui Dominique Chevallier. 

D'aucuns insinuent parfois (ils l'écrivent même dans un journal comme «Le Figaro») que seul le retrait de certains ténors de la profession a permis ce renouveau. Peut-être. Il n'en reste pas moins que, dans un métier sinistré (on ne compte plus les fermetures d'antiquaires), il fallait du sang neuf. Il s'agissait aussi de faire revenir certains secteurs quasi disparus. La Biennale a retrouvé de sa force centrifuge, au lieu d'amener à la création centripète de manifestations spécialisées. Si les arts premiers font chambre séparée à cause du Parcours des mondes, qui a eu lieu Rive Gauche du 6 au 10 septembre (1), si la photo ancienne reste à Paris Photo, si le Salon du dessin demeure bien ancré à la Bourse, le Grand Palais a ainsi retrouvé la peinture classique. Paris-Tableau s'est sabordé en novembre 2015 pour rejoindre la grande famille en 2016. Enfin, principale innovation, la Biennale est désormais... annuelle. Il fallait bien cela pour résister à la TEFAF et même à cette BRAFA qui grandit, grandit à Bruxelles.

De la sobriété à l'accumulation

A quoi ressemble au final la version actuelle? A un ensemble de haute qualité, où les scories se font rares, même s'il en subsiste une ou deux graves (je ne donnerai pas de noms). D'abord, elle donne une impression de variété. Beaucoup de spécialités sont représentées, de l'archéologie (beau stand, bien conçu, des frères Chenel) aux «chefs-d’œuvre» classiques modernes (Landau est venu du Canada avec, entre autres, «les Mariés» de Modigliani). Si le contemporain a quasi disparu (un stand est cependant dédié aux encres de feu Zao Wou Ki), il y a donc beaucoup de peinture ancienne. Elle va d'un merveilleux Sébastien Bourdon (invendu depuis des années, en dépit d'un prix «raisonnable» de 375.000 euros) chez Adam Willliams à un superbe paysage (sur le thème homérique de Philoctète) de Pierre-Henri Valenciennes chez Talabardon & Gautier. Gisèle Croës représente à son accoutumée la Chine antique au plus haut niveau. Mermoz reste dans le précolombien, dont il a amené quelques poids lourds. Et je ne cite ici que quelques noms...

Côté présentation, certains ont fait davantage d'efforts que d'autres. Mendes propose une vraie exposition intitulée «Neoclassico». Une réussite muséale. D'autres mettent l'accent sur un chef-d’œuvre comme la Galerie Malaquais (désormais logée faubourg Saint-Honoré). Il y a une Madeleine baroque de l'Algarde chez un marchand normalement voué au XXe siècle. Certains décors restent sobrissimes. Steinitz préfère l'accumulation d'objets du XVIIIe dans un genre séduisant encore des Russes ou des Libanais. Röbbig de Munich a aussi fait fort dans le genre compact. Non content d'avoir emprunté une sublime boiserie Louis XVI ronde à Guillaume Léage, grand spécialiste de la chose, il l'a bourrée de meubles. Le visiteur peine du coup à voir les prodigieuses porcelaines de Meissen des années 1730-1740 qui restent la force majeure de la maison. Dommage! Mais nous sommes dans un époque de goût maigre.

L'Ermitage et le Mobilier National 

Il y a bien sûr quantité d'autres choses à voir et à découvrir. Des meubles scandinaves tristes comme la mort chez Dansk Mobelkunst. De l'argenterie ancienne accumulée par Bernard de Leye dans un insolite décor de galerie gothique. Mais il faut se réserver un moment non pas pour fréquenter les cafés (il y avait un dîner Guy Savoy au vernissage du 9 septembre à 500 euros la place), mais afin de voir les expositions. L'une, fort mal présentée, est consacrée aux créations du XVIIIe français conservées à l'Ermitage. Attention les yeux! Cela brille. L'autre celles, exécutées depuis les années 1960 par un Mobilier National souvent en panne d'inspiration. 

Et puis la Biennale possède ses squatters. Les marchands secondaires se sont réinstallés sous tente, à la place des clochards, sous le pont Alexandre III. Les dissidents, menés comme de juste par Christian Deydier (2), se sont logés Rive Gauche à l'enseigne de "Rendez-Vous". Le principe et le type de lieux sont repris du Parcours des Mondes. Le passant va d'une boutique, louée pour l'occasion, à la suivante. Il y en a dix en tout. On retrouve là Phoenix Ancient Art de Genève, qui rapproche l'archéologie classique de la peinture de Giorgio de Chirico avec des tableaux empruntés aux Nahmad. C'est somptueux. Enfin, certains marchands, de Rossi au frères Kugel, sont restés chez eux, histoire de proposer de fastueuses expositions. Il y a en a ainsi une très belle de sculptures, avant tout italiennes, chez Ratton-Ladrière quai Voltaire. 

Je sais. Cela fait beaucoup. Trop, sans doute. Mais, comme dirait l'autre, c'est la rentrée. 

(1) Anthony Meyer est le seul à faire simultanément le Parcours et la Biennale.
(2) Deydier de retrouve avec Reza. Un grand bijoutier refait du coup surface.

Pratique

«Biennale des Antiquaires», Grand Palais, avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu'au 18 septembre. Site www.biennale-paris.com Ouvert de 11h à 20h, jusqu'à 23 heures le jeudi 15 septembre.

Photo (DR): L'affiche, modèle horizontal. La sculpture vue de dos se trouve chez Mendes. Il s'agit d'un modèle pour le Trocadéro de 1937.

Prochaine chronique le jeudi 15 septembre. Le Parcours des Mondes à Paris. Ethno, ethno. ethno...

 

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