Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'Orangerie révèle la peinture américaine des années 1930. A voir!

Crédits: Art Institute, Chicago

L'exposition, au sous-sol de l'Orangerie, démarre très fort. Le visiteur se retrouve confronté à «American Gothic». Un tableau relativement petit, après ce qu'on imaginait de ses innombrables reproductions. Exécutée par Grant Wood en 1930, l’œuvre ne bouge en effet jamais. C'est comme si le Louvre envoyait «La Joconde» en voyage (1). Il aura fallu une coproduction avec l'Art Institute de Chicago, qui a acquis cette icône l'année même de sa création, pour que les Parisiens puissent admirer ce panneau, réalisé à la manière des primitifs. Une fermière un peu pincée s'y tient en retrait d'un paysan sinistre, tenant une fourche à la main, le couple étant portraituré devant sa maison de bois peinte en blanc. Une façade avec une fenêtre gothique.

Ce tableau fait bien sûr l'affiche de «La peinture américaine des années 1930», époque présentée en anglais dans le titre comme «The Age of Anxiety». Il faut dire qu'il y avait de quoi s'inquiéter! Le 29 octobre 1929, la Bourse s'était effondrée, après une première chute quelques jours plus tôt. Elle ne fera plus que descendre jusqu'en 1932. L'effet est immédiat sur le commerce. L'emploi (2). Le moral. L'onde de choc se propage, mais inégalement, en l'Europe. Si l'Allemagne est touchée dès le début 1930, la France tient bon jusqu'à la fin 1931. Que faire devant une Crise que rien n'annonçait en apparence, et face à laquelle nul n'était par conséquent prêt? Comparé à 1929, 2008 tient de l'aimable accident de parcours. On a quand même appris (un peu du moins) à réagir.

Un krach social et moral

La décennie présentée à l'Orangerie reflète donc un krach financier, social et intellectuel. Les Etats-Unis ont perdu confiance en eux-mêmes. Le «New Deal» proposé par le président Roosevelt ne fait pas l'unanimité politique. Il paraît trop audacieux. Les grands plans lancés visent pourtant à la relance. La Bourse retombe durant l'été 1937, cassant la remontée de l'emploi. On n'en parle curieusement jamais, de cette récidive... Il faudra la guerre, en 1941, pour connaître une reprise forte. Mais c'est en 1954 seulement que la Bourse retrouvera ses sommets de septembre 1929. On imagine les angoisses des chômeurs, sans la moindre sécurité sociale. Les bidonvilles de sans-logis. Les soupes populaires. Comble de malheur, ce sont de plus les années du «dust bowl» dans certains Etats. Une désertification qui durera dix ans. Steinbeck la raconte en 1939 dans «Les raisins de la colère», filmés dans la foulée par John Ford. Une désertification qui, soit dit en passant, menace aujourd'hui la Californie. 

Pour évoquer tout cela, on aurait pu imaginer l'exposition globale. Elle aurait aussi bien compris la littérature (Steinbeck, Caldwell, Bromfield....) que le théâtre ou la chanson, qui voit alors naître des titres comme «Brother Can You Spare a Dime» ou «Remember My Forgotten Man». Les commissaires (Laurence des Cars pour Paris, Judith A. Barter et Field McCormick pour Chicago) se sont sagement, vu le peu d'espace disponible ici, concentrés sur la peinture avec une annexe cinéma (2). Il y a donc aux murs, avec d'excellents cartons explicatifs, une cinquantaine de toiles célèbres, venues des Etats-Unis. Pour l'Europe, la peinture américaine, qui se cristallise alors, n'existe que depuis l'abstraction des années 1950.

De multiples noms à apprendre 

Le visiteur doit donc apprendre et digérer, un nombre considérable de noms nouveaux. Bien sûr, ceux de Georgia O'Keefe, de Charles Sheeler ou d'Edward Hopper sont connus. Mais qui a déjà entendu parler d'Alexandre Hogue (3), dont le musée présente un fascinant paysage désertique en forme de femme prise dans les sables? Qui a entendu parler de Paul Cadmus, qui choquait les (nombreux) puritains américains? Quel personne, même cultivée, a déjà côtoyé Stuart Davis et sa peinture pré-pop? Qui savait qu'avant de devenir une star des années 1960 Philip Guston a donné en 1937 une vision surréaliste de Guernica? Car il existe bel et bien un surréalisme américain, représenté à Paris par Ivan Albright comme Peter Blume. 

Quelles figures retenir d'une expositions proposant tant de révélations? Celle de Grant Wood, d'abord. Les cinq ou six tableaux proposés du peintre, mort dès 1942, sont tous excellents, avec des perspectives parfois insolites, comme dans la toile où il montre un accident de voiture. Celle d'Aaron Douglas, qui met l'Art Déco au service du message social en faveur des Noirs. Et bien d'autres, que j'ai déjà cités plus haut. L'exposition peut donc se clore, côté peinture, par ce qui constituait alors l'avenir. Hopper d'un côté, avec une figuration qui mènera lentement au pop. Pollock de l'autre, qui a fait ses débuts dans les années 1930.

Cinéma gris et en Technicolor 

Avant de sortir, le public a encore droit à sa pause cinéma. Hollywood a montré et nié à la fois la crise. Les films sociaux, parfois très durs (il y a ainsi un long extrait de «Wild Boys on the Road», 1933, de William A. Wellmann) sont cependant restés très minoritaires. Ils déprimaient le public et la censure, renforcée dès 1934, les rendait difficiles. Les innombrables spectateurs demandaient de l'évasion. Du rêve. La MGM, la RKO ou la Paramount allaient leur en donner, avec talent. A un moment, sur l'écran de l'Orangerie, Judy Garland/Dorothy, pousse ainsi la porte de sa pauvre ferme pour débarquer au pays d'Oz (4). Et la salle se remplit de Technicolor. 

(1) Ministre de la culture sous de Gaulle, Malraux a plusieurs fois fait voyager «La Joconde».
(2) 15,9 pour-cent de taux de chômage 1931, 23,6 en 1932, 24,9 en 1933, la pire année, 14,9 en 1936, 19 pour-cent en 1938.
(3) Il y aura aussi une étape à la Royal Academy de Londres.
(4) De Hogue, les visiteurs de Beaubourg ont cependant récemment vu deux belles toiles sur le même sujet appartenant aux collections françaises.
(5) Il s'agit bien sûr de «The Wizard of Oz» de Victor Fleming, 1938.

Pratique

"La peinture américaine des années 1930, The Age of Anxiety", Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 30 janvier. Tél. 00331 44 77 80 07, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h.

Photo (Art Institute, Chicago): Un fragment de «American Gothic» de Grant Wood, 1930.

Prochaine chronique le samedi 5 novembre. Un livre vient de paraître sur les pisseurs dans l'art, du XIIIe siècle à nos jours.

 

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