Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'Orangerie rend sa place à Guillaume Apollinaire critique d'art

Crédits: Peter Cox, Eindhoven, Nederlands/ADAGP, Paris 2016

«Sous le pont Mirabeau coule la Seine...» Il y a des trémolos dans la voix, qui nous vient de loin. Non, ce n'est pas Sarah Bernhardt! Il s'agit bien de Guillaume Apollinaire. L'écrivain dit et redit ses vers toute la journée, à l'entrée de l'exposition-hommage que lui rend à Paris l'Orangerie. Je veux bien qu'il y ait des tournes dans le personnel. Je plains tout de même la gardienne assise sous les écouteurs. Trop de poésie tue la poésie. 

Il est bon que Paris, la ville d'élection de ce Polonais né à Rome en 1880, salue l'homme sans qu'il y ait pour cela une date à célébrer. Les expositions ressemblent trop souvent à des gâteaux d'anniversaire.. C'était une excellente idée aussi que de se concentrer sur un seul aspect d'une carrière protéiforme, quoique brève. On sait qu'Apollinaire est mort jeune en novembre 1918, comme tant de gens dans le monde, de la grippe espagnole. La pire pandémie du XXe siècle. Cinquante millions de décès. Autant que pendant toute la guerre.

Journaux et revues 

Laurence des Cars, dont on connaît la qualité du travail (1), a choisi de parler d'Apollinaire critique d'art. Le Parisien d'adoption (il était né à Rome de mère célibataire Polonaise) a écrit entre 1902 et 1918 dans des journaux comme «L'Intransigeant». Cet habitué, bien avant Sartre et Simone de Beauvoir, du Café de Flore a aussi créé des revues, qu'il dirigeait. La plus célèbre reste «Les Soirées de Paris», complices de toutes les avant-garde. Avec une certaine prudence, tout de même. Un article comme celui défendant les sculptures en carton de Picasso provoquait trop de résiliations ou de désabonnements. Il faut penser que, si l'impressionnisme triomphait enfin de l'académisme, peu de gens se montraient alors partants pour le cubisme, qui avait fait sensation en 1911, un an après le manifeste futuriste. Tout allait trop vite.

Apollinaire était une plume. «Il a situé une fois pour toutes la démarche d'un Matisse, d'un Derain, d'un Picasso d'un Chirico au moyen d'instruments d'arpentage mental comme on en n'avait plus vu depuis Baudelaire», devait plus tard écrire André Breton, qui brûlait l'envie de jouer le même rôle avec ces surréalistes qu'Apollinaire n'a pas connus. Avec lui, le propos est clair. Le ton enthousiaste. Apollinaire a été non seulement un prospecteur, mais un passeur. Un passeur international, en plus. C'est grâce à lui que les recherches françaises ont été exportées, notamment en Allemagne, très francophile jusqu'au terrible retournement de veste (militaire) en août 1914.

Du Douanier Rousseau à Duchamp 

Ce qui surprend le plus dans les salles basses de l'Orangerie, à côté de la Collection Walter Guillaume qui a ici son poids (Apollinaire collabora avec le jeune marchand Paul Guillaume), c'est la pluralité des intérêts. Le poète a milité pour le Douanier Rousseau et les néo-primitifs, pour les cubistes, pour les fauves, pour les jeunes Marc Chagall et Marcel Duchamp, pour l'inclusion dans les beaux arts de la sculpture africaine et en faveur de bien d'autres mouvements. Il s'est ainsi hissé au dessus des coteries. Kahnweiler, par exemple, demeura le galeriste des seuls cubistes. Et puis, il y a les expressions jugées à l'époque populaires. Le cirque. L'affiche. Le cinéma. Apollinaire n'avait pour elles aucun mépris, mais une sorte de vénération. On ne dira jamais assez combien des films à épisodes comme «Fantômas» ont modifié le regard moderne. 

Tout cela se voit expliqué de manière simple. Un enfant comprend tout, ce qui semble du reste bien, vu la présence massive de classes scolaires. Les œuvres aux cimaises se révèlent de plus autrement mieux qu'illustratives. Aidée par cette formidable machine de guerre qu'est devenu le Musée d'Orsay, Laurence des Cars a pu contracter des emprunts prestigieux. Il y a aux murs de «gros morceaux», au propre comme au figuré .Il n'est pas facile de faire sortir le vaste «La Conquête de l'air» de Roger de la Fresnaye du MoMA de New York, la première version de «Nu descendant un escalier» de Duchamp de Philadelphie ou «Paris vu de la fenêtre» du Guggenheim new-yorkais. Les deux tableaux qui s'imposaient sont aussi là. Eindhoven a envoyé l'hommage à Apollinaire de Chagall et Hambourg la grande nature morte que Picasso offrit à son défenseur à l'occasion de son mariage en 1918.

Films et documents 

Mais il n'y a pas que ces mastodontes de l'histoire de l'art. Laurence Des Cars a inclus le petit film TV de 1960 où Jacqueline Apollinaire montre l'appartement, alors encore intact, du 202 boulevard Saint-Germain qu'elle partagea avec son mari. Il y a beaucoup de documentation dans les vitrines, dont «L'Ode au Douanier Rousseau». Des photos. Le grand tableau, à mi chemin entre l’œuvre d'art et le document où Marie Laurencin, un temps muse du poète, représenta leur cercle d'amis. Elle avait à l'époque du talent. Le visiteur peut aussi voir des extraits du «Fantômas» et des «Vampires» de Louis Feuillade. Le tout sans accumulation, ni désordre. Réduite dans sa taille (n'oubliez cependant pas d'aller voir la salle hors circuit consacrée aux rapports avec Paul Guillaume), cette exposition restera sans doute l'une des meilleures produites dans la capitale française cette année. 

(1) Laurence des Cars dirige l'Orangerie depuis le départ de Marie-Paule Vial. Elle a ici été aidée par plusieurs autres commissaires.

Pratique

«Apollinaire, Le regard du poète», Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 18 juillet. Tél. 00331 44 77 80 07, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h. 

Photo (Peter Cox, Eindhoven, Nederlands/ADAGP, Paris 2016): L'homme à Apollinaire de Marc Chagall, 1913, fragment.

Prochaine chronique le samedi 4 juin. La galerie Artvera's de Genève nous emmène au Monte Verità d'Ascona.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."