Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'Orangerie montre l'étrange sculpteur Adolfo Wildt

C'est une audace. L'Orangerie peut se la permettre, surtout après la mauvaise exposition Frida Kalho/Diego Rivera qui a fait courir les foules. Les «Nymphéas» de Monet constituent en effet pour cette annexe d'Orsay une rente viagère. Tout Japonais venu en France se doit de les avoir vus. Chaque visiteur du lieu se retrouve en plus compté pour l'ensemble des présentations. Le billet est couplé. L'institution ne perd donc rien à programmer un «Adolfo Wildt, Le dernier symboliste», même si le sous-titre frôle souvent le contre-sens. Il y va même de sa crédibilité artistique. 

Mais qui est Wildt? Redevenu célèbre en Italie, le sculpteur reste un inconnu ici. Je vous raconte brièvement. D'une lointaine origine suisse, ce qui explique le nom, le Milanais est né en 1868. Famille pauvre. L'enfant entre en apprentissage à 9 ans chez un coiffeur. Il passe ensuite dans l'atelier d'un orfèvre, avant de finir dans celui d'un marbrier. Ses connaissances commencent par être pratiques. Il termine les statues, acquerrant ainsi une virtuosité vite reconnue. Adolfo Wildt reste, après Le Bernin et Canova, l'un des magiciens italiens du marbre. Il arrive à évider la pierre, ne gardant d'elle qu'une pellicule. D'où une véritable translucidité.

Produire pour un seul mécène 

Il restait au débutant à trouver un style, puis des commandes. Le premier se révélera long à acquérir, même si les débuts se révèlent bien symbolistes. Wildt trouve en revanche rapidement un mécène. Le Prussien Franz Rose le prend sous contrat en 1894. Il produira pour lui, détaché de toute contingence financière, jusqu'à la mort de l'Allemand en 1912. On peut se demander si ce débouché influence sa vision. L'art du Milanais apparaît bien plus proche des Sécessions munichoise et viennoise que de ce qui se faisait alors en Italie, même du Nord. Ces années apparemment faciles se voient traversées par une grave crise dépressive. Wildt est un tourmenté. Il le restera. 

La suite le voit entrer sur le marché. L'homme participe à des concours. Sa vision doloriste du monde lui amène des demandes de tombeaux, bien entendu indéplaçables jusqu'à l'Orangerie. Il y a aussi l’œuvre religieux, comme plus tard chez des sculpteurs du calibre de Manzù ou de Minguzzi. Cela vaut au public des vierges opalescentes et des enfants ayant tous l'air un peu morts. Wildt reprend souvent certains modèles. «Vir temporis», dont Orsay a récemment acquis un tirage en bronze, existe ainsi en diverses versions, toujours colossales.

Portraits frontaux

Jusqu'à son décès en 1931, Wildt a aussi exécuté des portraits d'une étonnante frontalité. Ils n'ont pas d'yeux. Evidés, parfois dorés à l'intérieur, ce sont des masques impassibles. S'il manque à Paris le célèbre Toscanini, il y a là un Franz Rose à la moustache un peu ébréchée par un choc, un pilote de l'ère fasciste et Mussolini lui-même. Entaillé à la pioche en 1945, son buste colossal de métal suscite fascination et malaise. C'est un chef-d’œuvre, mais... 

Proposée par Beatrice Avanzi et Ophélie Ferlier, montée avec Forli en Emilie-Romagne, cette rétrospective d'une soixantaine de pièces s'est dotée de points de comparaison et d'un appendice. Les premiers se composent de tableaux mis en regard. L'expressionnisme de Wildt se voit ici jugé à l'aune de primitifs italiens comme Cosme Tura ou Vittorio Crivelli, du maniériste Bronzino ou de peintre contemporains dont Gustav Klimt et Franz von Stuck. La dernière section se retrouve vouée aux élèves. Ayant créé une école du marbre en 1921, Wildt est devenu le professeur très écouté de Fausto Melotti et de Luciana Fontana, futurs abstraits.

Un maître respecté 

Le rapport se tient-il entre ces avant-gardistes et l'auteur d'un pape Pie XI presque gothique et des spectaculaires dessins de «Les grands jours de Dieu et de l’humanité»? Oui. Fontana a commencé par faire du sous-Wildt, mais ses tableaux entaillés conservent l'amour de la matière évidée et des vides expressifs. Idem pour Melotti. Tous deux ne juraient d'ailleurs que par leur maître, tout comme Matisse conservait un immense respect pour Gustave Moreau. 

L'exposition, en sous-sol, se révèle bien faite. Séduisante. Assez complète, même si déplacer des marbres aussi fragiles pose problème. Wildt n'est pas aussi bouleversant dans les plâtres et dans les bronzes. Il y a là des pièces de musée, bien sûr. Depuis une décennie, la Ca'Pesaro de Venise conserve un fonds important laissé par la famille. Certains privés ont accepté de se priver d’œuvres clés. C'est le cas de l'éditeur Franco Maria Ricci, qui a redécouvert Wildt avant tout le monde, lui consacrant un de ses superbes livres. Il y a ainsi plusieurs versions du même sujet. Le plus étonnant est une oreille de marbre géante, et du coup inquiétante. Qui a jamais sculpté une seule oreille?

Pratique 

«Adolfo Wildt, Le dernier symboliste», Orangerie, Jardin ds Tuileries, Paris, jusqu'au 13 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h30 à 18h. Photo (RMN): L'une des versions en marbre de "Vir temporis". Années 1910.

Prochaine chronique le lundi 8 juin. Paris, toujours. Le Musée Bourdelle consacre une impressionnante expositions aux mannequins. Pas les top-models! Les modèles pour artistes.

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