Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'"Obsession Marlène" de Pierre Passebon collectionneur

Crédits: Ray Jones/Universal/Maison de la photographie, Paris 2017

Beaucoup de collectionneurs sont des obsessionnels. A moins que ne ne soit le contraire. Dans ce cas, beaucoup d'obsessionnels deviendraient collectionneurs. C'est le cas de Pierre Passebon. Le plus parisien des Tourangeaux, le plus mondain des antiquaires (à la tête depuis 1991 de la Galerie du Passage, située comme il se doit passage Véro-Dodat, non loin de la maison Christian Louboutin) a ainsi rassemblé plus de 2000 portraits, en tirages originaux grand format, de Marlène Dietrich. Son idole. Le dixième d'entre eux se retrouve exposé pour quelques semaine à la Maison européenne de la photographie. Le titre s'imposait de lui-même. C'est «Obsession Marlène».

Il faut dire que, née en 1901 à Berlin et morte en 1992 dans son appartement parisien de l'avenue Montaigne, l'actrice reste l'incarnation de la star à l'ancienne mode. Une beauté inaccessible, perchée sur son Olympe hollywoodienne. La comédienne a travaillé en outre dès la fin des années 1920 avec les plus grands photographes. Alfred Eisenstaedt voyait en elle l'incarnation des "années folles" de Berlin. Une femme libre, portant volontiers un monocle. Le phénomène s'est intensifié après son arrivée aux Etats-Unis, où elle a été prise sous contrat par la Paramount en 1930. Les portraitistes du studio, de Don English à Eugene Richee, l'ont montrée à l'envi dans les robes extravagantes dessinées pour elle par Travis Banton. Les éclairages étaient réglés selon les normes fixées par le réalisateur fétiche de la vedette Josef von Sternberg. Des lumières savantes creusaient les joues et soulignaient les mèches blondes. Pas un détail ne se voyait laissé au hasard.

Perfectionnisme absolu 

Ce perfectionnisme devait accompagner toute la carrière de Marlène, qui s'arrête progressivement pour des raisons de santé au début des années 70. Les choses n'étaient jamais assez parfaites pour elle. Pas question de la contrarier. George Hurrell, le magicien de la MGM, avouait qu'elle avait fini par le transformer en une sorte d'assistant. Elle changeait les projecteurs de place. Décidait de la pose. Faisait revenir le coiffeur. Regardait le négatif. Suggérait les retouches. Son contrôle sur l'image devait se révéler total. Irving Penn aura plus tard des ennuis lorsqu'il voudra lui faire subir une «séance de psychanalyse» pour un cliché demandé par «Vogue». Il y aura de longue transactions avant qu'elle accepte la nouvelle donne. Magnifique, le résultat la voit un peu tricher avec les exigences de Penn. Mais elle a dû se montrer contente du résultat. Pierre Passebon possède le tirage donné à sa fille Maria avec la dédicace «Christmas 1948, Mutti».

Sur les murs de la Maison européenne de la photographie défilent ainsi les plus grands noms. Ceux qui donnent volontiers dans le glamour. Il y a Cecil Beaton, Milton Greene, George Honyngen-Huene, Horst P. Horst, Richard Avedon (dont toute une série, jamais vue, où Marlène se tord sur un lit métallique), Lord Snowdon, Eve Arnold, Willy Rizzo et j'en passe. Plus bien sûr les photographes en chef des firmes cinématographiques pour lesquelles Marlène a travaillé après la Paramount. Scotty Welbourne à la Warner et Ray Jones à l'Universal me semblent les plus doués d'entre eux. Notons que l'affiche de l'exposition reprend un instantané d'un reporter français. François Gragnon a immortalisé le salut, tête basse, de la «show woman» après un tour de chant parisien. Un étonnant déploiement de son manteau de scène en duvet de bébé cygne blanc.

Un triple parcours 

Le parcours se répartit en fait sur trois zones. La première est constituée par tous ces portraits, auxquels Pierre Passebon espère bien ajouter un jour ceux qui lui manquent encore (dont apparemment ceux d'Erwin Blumenfeld ou d'Angus McBean). Le second, plus cruel, ou en tout cas moins flatteur, est fait de photos plus ou moins volées. Il y a Marlène avec les troupes américaines pendant la guerre, que cette anti-nazie de la première heure fit en grande partie en donnant des spectacles pour elles. Les apparitions publiques mitraillées pour la presse. L'intimité avec Jean Gabin, avec lequel elle vécut quelques années (1). Les coulisses des derniers tours de chant, un peu tragiques, surprises par des "paparazzi". Rien pour la fin. L'actrice s'était cloîtrée chez elle, ne sortant plus jamais. Il existe une ou de images de ce naufrage en huis clos, mais les médias eux-mêmes s'étaient interdit de les montrer. La femme imposait un certain respect, du moins en France. Les rapports avec l'Allemagne étaient restés conflictuels. On ne lui avait jamais pardonné d'être entrée en 1945 dans Berlin en ruinées sur une jeep américaine. 

Pierre Passebon s'est volontiers effacé devant l'idole. L'antiquaire spécialisé dans le XXe siècle (il possède aussi un autre lieu situé impasse des Bourdonnais) a cependant donné quelques entretiens pour s'expliquer et raconter. L'héritier des moissonneuses-batteuses Massey-Ferguson, qui partage sa vie avec le décorateur Jacques Grange (ce dernier vient, lui, de vendre ses collections chez Sotheby's Paris. C'était les 21 et 22 novembre), parle de ce qui lui semble un passe-temps raisonnable. Il y a en lui du «fan» et du collectionneur de papillons. Avec ce que cela suppose de rigueur scientifique. Les collectionneurs de papillon, curieusement, ne papillonnent jamais.

Une exposition très réussie. 

(1) Je n'ai en revanche jamais vu de photo de Marlène avec Alberto Giacometti, Yul Brynner (deux brèves liaisons) ou des écrivains-amis comme Erich Maria Remarque ou Ernest Hemingway. Il en existe quelques-unes avec ses proches Jean Cocteau ou Edith Piaf.

Pratique 

«Obsession Marlène», Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, Paris, jusqu'au 7 janvier. Tél. 00331 44 78 75 00, site www.mep-fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h45. L'exposition «Obsession Marlène» est accompagnée d'un très joli livre d'Henry-Jean Servat paru chez Flammarion.

Photo (Ray Jones/Maison européenne de la photographie): Un portrait exécuté en 1941 ou 1942 pour la firme Universal. Détail. C'est cette image peu connue qui fait la couverture du livre d'accompagnement.

Prochaine chronique le samedi 25 novembre. Ferrare, en Italie, se penche sur le dernier de ses grands peintres, Carlo Bononi.

 

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