Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'Ecole des beaux-arts revient sur les images en lutte de Mai 68

Crédits: DR

La déferlante a commencé. On avait célébré les dix ans, puis les vingt, les trente et les quarante ans de Mai 68, en interrogeant toujours ses principaux acteurs, pour la plupart rentrés dans le rang. Le demi-siècle ne pardonne pas. Il oblige au déploiement non plus des forces de l'ordre, mais des anciens combattants. «Que reste-t-il de Mai 68?», titrent déjà certains mensuels, histoire de garder une longueur d'avance. A mon avis rien, ou du moins presque rien. Tout a changé non seulement dans l'esprit, mais dans la lettre. Qui ferait encore appel en 2018 aux ouvriers et aux paysans alors que les premiers ont disparu avec les délocalisations et que les seconds se meurent en silence dans des campagnes désertées? Qui oserait encore rappeler qu'il est interdit d'interdire?

L'Ecole nationale supérieure des beaux-arts (ENSBA) de Paris amène sa pierre à l'édifice actuel avec l'exposition «Images en lutte» qui se terminera, ô symbole, le 20 mai. Elle le fait à bon droit. Nombre des affiches «contestataires» (c'était le grand adjectif à la mode en ces années-là) sont sorties de ses classes. L'école semblait alors en ébullition. Des élèves anonymes (on aimait beaucoup l'anonymat et le groupe en 1968) élaboraient chaque jour des projets. Un comité décidait le soir les modèles qui se verraient imprimés dans l’atelier de sérigraphie (la technique du moment) de Guy de Rougemont. Pas étonnant que l'ENSBA, qui peut sembler aujourd'hui un modèle de formatage, ait subi deux grandes descentes de police, l'une en 1968, l'autre en 1974.

Du Vietnam à Che Guevara 

1968 et 1974 forment du coup les deux grandes dates entre lesquelles s'inscrit «Images en lutte», dont le commissariat (signe des temps) n'est pas dû à un collectif mais à Eric de Chassey, ex-directeur de la Villa Médicis, et à Philippe Artières. A vrai dire, les choses commencent un peu plus tôt afin que les jeunes visiteurs s'y retrouvent dans une histoire ayant pour eux quelque chose de mérovingien. Sur deux étages, le parcours part du début de la décennie avec la lutte contre la guerre au Vietnam, suivie par la Révolution culturelle en Chine en 1966 et la mort de Che Guevara en 1967. Guevara est très vite devenu une icône christique. Puis un produit commercial. Combien de T-shirt n'ont pas véhiculé l’image du révolutionnaire cubain? 

Après le brassage de ce terreau, les organisateurs en arrivent à Mai 68, vu de l’Université de Nanterre au boulevard Saint-Michel. Tout se joue en moins d'un mois. Si «La chienlit c'est lui», le général de Gaulle reprendra vite la main. Les manifestations qui avaient paralysé la France feront place à des menées gauchistes plus discrètes. Si discrètes que nombre d'entre elles doivent se voir rappelées aux murs de l'ENSBA. Oui, c'est vrai, il y a eu l'occupation des usines LIP, les luttes pour sauver de l'armée de Larzac (qui annoncent celles de Notre-Dame-des-Landes) ou la virée de Jean Genet chez les Blacks Panthers. Eh oui, on a connu un Jean-Paul Sartre plus très frais vendant «La cause du peuple». C'est loin tout ça... Il y a même dans une vitrine les premiers numéros de «Libération». Le quotidien n'était pas encore devenu la carpette du Parti socialiste avant de finir comme fanzine pour vieux bobos.

Possible en France mais pas ailleurs 

Si l'on peut monter tout cela bien gentiment, bien poliment, avec de jeunes gardiens proprets qu'un badge avec un poing levé désigne comme tels, c'est parce qu'il n'est rien arrivé de grave. Pour beaucoup, Mai 68 est devenu avec le recul une sorte de carnaval, suivi de retournements de vestes spectaculaires. L'ultra-gauche n'a pas versé en France dans le terrorisme. Elle s'est sabordée. Volontairement. Un acteur comme Daniel Rondeau (devenu depuis ambassadeur de France, la honte!) a très bien décrit dans un de ses livres ce processus de renoncement. Celui-ci rend aujourd'hui la commémoration possible. Elle ne le sera ni en Italie, ni en Allemagne à cause des Brigades Rouges et de la Bande à Baader. 

Nous sommes ici, je l'ai déjà dit deux fois, dans une école d'art. Philippe Artières et Eric de Chassey ont donc voulu relier les mouvements d'extrême-gauche aux courants les plus radicaux des plasticiens d'alors. Ils sont trop nombreux pour tous se voir cités ici. Mais il y a de la place aussi aussi bien pour Annette Messager que pour Chris Marker, pour Supports/Surfaces que pour Jean-Luc Godard (qui a beaucoup déliré dans les années 1970), pour Olivier Mosset que pour Gilles Aillaud. Eux aussi entendaient tout remettre à plat. Ils n'ont fait qu'incarner un moment de l'histoire de l'art. D'où des lectures d'étiquettes parfois amusantes. Tel tableau appartient aujourd'hui à un banquier privé genevois retraité. Un monsieur charmant, du reste. Tels autres à la Fondation Gandur pour l'art, dont le créateur ne saurait à mon avis se voir qualifié de gauchiste.

Une école remis à neuf 

Un dernier mot à propos de cette exposition claire, bien faite, toujours intéressante et parfois un peu amère. L'Ecole elle-même a bien changé en peu de temps. «Images en lutte» permet de revoir un beau bâtiment Napoléon III remis à neuf. Même les copies d’après Michel-Ange ornant le haut des murs du rez-de-chaussée se sont vues restaurées. Elles menaçaient ruine. Elles offrent aujourd'hui le même petit air pimpant que la cour vitrée aux décors pompéiens. L'observateur sent ici la reprise en main de l'institution par Jean-Marc Bustamante, à la tête de l'ENSBA depuis septembre 2015. Les années Nicolas Bourriaud, son prédécesseur, semblent heureusement oubliées. Bustamante sait qu'il dirige à la fois un musée et une école. Les deux choses ne se révèlent pas incompatibles. «Images en lutte» constitue d'ailleurs une excellente leçon de choses.

P.S. Il fallait s'y attendre. Artcurial proposera le 13 mars à 14 heures 30 la vente Mai 68 avec 500 affiches appartenant à Laurent Storch. Les estimations commencent à 50 euros.

Pratique 

«Images en lutte», Ecole nationale supérieure des beaux-arts, Palais des beaux-arts, 13, quai Malaquais, Paris, jusqu'au 20 mai. Tél. 00331 47 03 50 00, site www.beauxartsparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 19h.

Photo (DR): Une affiche de 1968. Qui penserait aujourd'hui au mot "usine"?

Prochaine chronique le mardi 6 mars. Fernand Léger à Bruxelles.

 

 

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