Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/L'association 350.org veut que le Louvre refuse l'argent de Total

Crédits: AP

«Libérons le Louvre de l'énergie fossile.» L'association 350.org a mis le 13 janvier une pétition en ligne. Elle voudrait que le musée boycotte un de ses principaux mécènes, Total. Tout en continuant sa mission, bien sûr. «Nous désirons que le Louvre puisse poursuivre son ambition de tisser des ponts entre les civilisations passées et les générations actuelles comme à venir.» Bref, l'institution aujourd'hui dirigée de manière assez molle par Jean-Luc Martinez devrait réussir la quadrature du cercle. Faire la même chose, avec moins d'argent. Les sponsors ne se bousculent pas en ce moment sous la Pyramide construite par l'architecte I.M. Pei.

Bien sûr, l'intention semble louable. Elle n'est d'ailleurs pas neuve. Outre-Manche, comme le raconte Roxana Azimi dans un article récent du «Monde», il y a déjà eu les actions de Liberate Tate. Isabelle Frémeaux et John Jordan ont lutté à Londres contre une industrie pétrolière pratiquant de qu'ils appellent de l'«artwashing», soit une forme intellectuelle de blanchiment. En particulier contre British Petroleum. De 2010 à 2016, le mouvement a organisé 19 happenings au nom d'une «culture sans carbone». Tout mécénat devrait selon lui rester éthique. «Les compagnie pétrolières prétendent qu'elles rendent service à l'industrie culturelle, mais c'est l'inverse», martèle Isabelle Frémeaux. «Ce sont les musées qui redorent les images des compagnies.»

La Tate a obtempéré 

La Tate a fini par lui donner raison. Elle a mis fin au contrat la liant à ce mécène peu généreux (250 000 livres en moyenne par an). Mais la National Portrait Gallery pourrait-elle ce permettre la même grandeur d'âme, vu qu'elle organise chaque année son populaire «BP Portrait Award»? Il n'y a en effet pas là les inacceptables pressions subies par le Science Museum londonien, dont le sponsor Shell voulait modifier la galerie informant sur les risques du réchauffement terrestre. Sans BP, plus de Portrait Award, sans doute. Or il ne s'agit jamais là que de peinture figurative. BP et Shell se retrouvent en effet partout dans les listes de sponsors britanniques, un peu comme les succursales de certaines banques suisses, qu'il me semble également difficile de qualifier d'éthiques. 

C'est un vrai problème. Une juste réflexion. On pourrait la traiter en comédie. Alberto Sordi a du reste adapté le sujet au cinéma dès 1974 avec «Tant qu'il y a de la guerre il y a de l'espoir». Une famille de bobos avant la lettre, libérés, conscientisés, politisés et tout, et tout découvrait que l'argent du père de famille était dû au trafic d'armes. Que faire? Accepter la pauvreté ou fermer les yeux? Le père coupable n'autorisait-il pas avec bonhomie leur dissidence afin de se soulager? Il faut bien en effet admettre une pénible vérité. Les gens donnent surtout lorsqu'ils ont mauvaise conscience. L'Eglise catholique a basé sa fortune depuis deux millénaires sur cet axiome assez simple.

Regard vers le passé 

Payer pour ses péchés? C'est à la fois moral et immoral. On pourrait au contraire admettre que le mécénat constitue une sorte de punition, ou plutôt d'impôt. Est-il juste que des gens n'ayant rien à se reprocher donnent, en plus, à la culture? Celle-ci connaît-elle du reste la justice? On se préoccupe aujourd'hui énormément des spoliations nazies de la dernière guerre, mais les Médicis ou Louis XIV étaient-ils vraiment des gens convenables, du moins à nos yeux actuels? Un musée comme le Louvre constitue à tout prendre un ensemble de dons forcés au Grand Roi, de nationalisations révolutionnaires (avant ou après guillotine), de rapines napoléoniennes et de dations parfois un peu extorquées depuis une quarantaine d'années. 

Bien sûr, un tableau brutalement annexé à une collection nationale ne fait pas de mal à la Planète. Il n'offre pas d'enjeu écologique. De vraie écologie, je souligne au passage, vu que la chose vire aujourd'hui à la religion avec ce que cela suppose de dogmes arbitraires. Nicolas Haeringer, porte-parole de 350.org, situe bien le problème. «Total manie un double langage. La firme veut se présenter comme une compagnie responsable, alors qu'elle veut développe des gisements de pétrole et de gaz dans des régions sensibles, avec des pratiques risquées et polluantes.» Total répond cependant à une demande. Tout le monde veut une voiture avec de l'essence, un avion rempli de kérosène et un chauffage au mazout. Rien n'est simple. Et du coup bien pensant. Nous ne sommes plus à Zurich où le metteur en scène Christoph Marthaler a fait capoter en 2001 un projet de musée d'art contemporain sous le prétexte que le père du donateur avait été proche du nazisme (1)!

Une réponse qui élude tout 

Mais que pense au fait le Louvre de tout ça? Eh bien il élude, comme toujours. Il n'y avait sauf erreur pas eu de réaction de sa part quand on avait appris que l'un de ses principaux soutiens, le Coréen Ahae, avait été impliqué dans des massacres à l'intérieur de sectes et le naufrage d'un bateau mal équipé chargé d'enfants. «Les salles ou propositions de parcours ne sont pas rebaptisées du nom d'un mécène, contrairement aux pratiques des pays anglo-saxons qui se rapprochent davantage du sponsoring ou du parrainage en contre-partie d'une visibilité hautement affirmée», a déclaré Jean-Luc Martinez dans un courrier expédié à 350.org Isabelle Frémeaux pense que les choses changeront. Une simple question de temps.

Et Genève, pour terminer sur une note locale? Eh bien comme toujours, la Ville se drape dans sa vertu. Nous sommes dans une cité non seulement conviviale, solidaire et responsable, mais éthique. Une belle exposition de gravures japonaise a ainsi été décommandée. Le sponsor était cigarettier. Quelle horreur! Pas question non plus d'accepter de l'alcool autrement que pour les petits verres du vernissage. En revanche, une partie de la presse (je songe au «Courrier») a bien vu le problème avant la votation du 28 février 2016 sur l'agrandissement du Musée d'art et d'histoire. L'argent du mécène, présenté comme un «deus ex machina» par la Ville, provient en partie du pétrole du Nigeria. Et l'argent a ici une odeur... 

(1) Berlin, pourtant plus proche du nazisme, s'est fait un plaisir de récupérer la Collection Flick.

Photo (AP): Une des actions de Liberate Tate à la Tate Britain.

Prochaine chronique le mercredi 1er février. Thomas Huber expose au Centre culturel suisse de Paris. Attention! Oeuvres érotiques!

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