Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Korea Now", la Corée est partout, de la mode au graphisme

Vous ne vous en êtes sans doute pas rendu compte. La France vit en ce moment en pleine année coréenne. La chose ne tient pas aux origines de l'actuelle Ministre de la culture Fleur Pellerin. Il s'agit d'une vaste entreprise promotionnelle coiffée par Henri Loyrette, naguère directeur du Louvre. Comme toujours dans ces cas-là, le projet se révèle bourgeonnant et un peu brouillon. Le pire a sans doute été atteint, il y a quelques années, avec un énorme «Arménie, mon amie». 

L'épicentre, l’œil du cyclone, le cœur se trouve au Musée des arts décoratifs, qui constitue pourtant une entreprise semi-privée. «Korea Now» ne regroupe pas moins (en trois expositions situées dans différents points du bâtiment de la rue de Rivoli) de 700 œuvres, dues à 150 créateurs. Inutile de préciser que le visiteur n'en ressort qu'avec une vision générale des arts appliqués dans la Corée (du Sud, évidemment!) d'aujourd'hui. Impossible de retenir autant de noms, dont pratiquement aucun n'est connu sous nos latitudes, surtout quand s'y ajoutent des termes techniques dépassant de loin ma science en matière de raffinement asiatique.

Les cinq couleurs

Le parcours recommandé commence dans la grande nef, où cinq vases en laque Ott-chil attendent à l'entrée le visiteur. Conçus par Chung Hae-cho, ils arborent les cinq couleurs, dont le public se voit invité à apprendre les vertus. Il est dès lors possible au visiteur de poursuivre dans ce vaisseau ou de découvrir les salles latérales. Il y a là de la nacre Najeon, du papier Hanji, et des pièces en métal à l'usage apparemment quotidien. Certaines font partie du «patrimoine culturel immatériel». Comme au Japon (les deux pays gardent pourtant de lourds contentieux historiques), les grands artisans travaillant dans la tradition se voient classés trésors nationaux vivants. Il y a là des matières très précieuses, traitées avec des soins requérant un temps infini. Je pense que si on travaille avec du cerisier royal de l'île de Naju, on doit avoir atteint un sommet. 

L'idée est cependant de ne pas baigner dans un monde figé. Il y a donc quantité d'objets aux lignes modernes utilisant par ailleurs des procédés anciens, comme le céladon. Une petite visite parallèle au Musée Guimet s'impose donc. L'exposition proposée au sous-sol du temple parisien des arts asiatiques, «Tigres de papier» (jusqu'au 22 février), remet les choses en contexte. Dédiée principalement à la peinture et à la calligraphie, cette présentation offre une sorte de déroulé de la production sous la dynastie Choson (ou Joseon), de 1392 à 1910. Le public, qui voit notamment là les objets ramenés vers 1900 par Victor Collin de Plancy, le premier ambassadeur de France en Corée, doit bien sentir les liens de continuité avec ceux des Arts décoratifs.

Une couture en plein boom

Mais revenons rue de Rivoli pour découvrir la mode, présentée dans un décor imaginé par Suh Young-hee. La dame a voulu un parcours non-chronologique, à vrai dire très réussi. La haute couture apparue à Séoul dans les années 1960, au moment du boom économique coréen (et qui s'est fait connaître vers 1980 sur le plan international), repose en effet sur le costume national. Si vous ne devez retenir ici qu'un seul mot, ce serait «hanbok». Il s'agit d'une robe s'élargissant dès le bas de la poitrine, bombant ainsi le ventre. Une sorte de Prénatal sans motif de grossesse. 

Il n'y a bien sûr pas que l'élément traditionnel. A l'image de Séoul, mégapole hyper moderne, les couturiers brassent très large, du punk au hip-hop avec une solide touche de K-pop. Il y a des imprimés audacieux. Des couleurs pétaradantes. Le résultat se situe toujours à la limite du portable, parfois largement au-delà, même pour les hommes. En bref, il s'agit bien de haute couture. Le tout en faisant jouer à plein le symbolisme des fameuses cinq couleurs. Le bleu, qui incarne l'intégrité, constitue ainsi la marque de Jung Wook-jun. Le blanc, c'est Jin Te-ok.

Un graphisme qui reste abstrait pour nous 

Il ne reste plus qu'à monter au musée de la publicité, qui s’intéresse au graphisme contemporain. Disons-le tout de suite. Notre rapport à l’œuvre se retrouve ici biaisé. Nous regardons comme des compositions abstraites ce qui forme en réalité des textes. Des mots écrits dans une langue inconnue, et dont nous ne maîtrisons pas les caractères. Il n'en existe pourtant qu'une vingtaine, infime broutille par rapport aux kanjis chinois et japonais. Pays de naissance de l'imprimerie avec des caractères mobiles, la Corée vit en effet, comme nous, avec un alphabet et ce depuis le XVe siècle. Chacun se voit donc appelé à découvrir une production plutôt récente, dont le «père» serait Ahn Sang-soo. Le premier à avoir osé tirer des effets décoratifs de l'alphabet hangul en s'affranchissant le la typographie de base. 

L'overdose menace, à moins de procéder à trois visites séparées. La mémoire chancelle, pour autant qu'elle ait jamais retenu davantage de trois noms. Il est temps de rejoindre la sortie. L'essentiel reste d'avoir eu l'esprit élargi en quelques heures. La Corée, c'est riche.

Pratique 

«Korea Now!», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 3 janvier 2016. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 21h

Photo (Musée des arts décoratifs): Les vases en laque des cinq couleurs de Chung Hae-cho.

Ce texte remplace celui prévu sur les livres d'images.

Prochaine chronique le jeudi 5 novembre. Un livre et une exposition à Londres pour Goya.

 

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