Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Jeff Koons est-il donc si incontournable que ça?

lls ont osé! La Fondation Beyeler n'avait pas été aussi couillue en 2012. Elle avait éliminé les images de la série "Made in Heaven", où Jeff Koons copule avec la Cicciolina, qui fut un temps son épouse. Du moins on suppose qu'il s'agit d'eux même dans les plans rapprochés. Il y a tout de même un moment où deux sexes emmêlés finissent par tomber dans l'anonymat! 

Evidemment, ces photos, prises au début des années 1990, se trouvent dans une pièce à part. Le Centre Pompidou les a mises à l'écart des enfants, venus assister à la kermesse Koons du dernier étage. Un gardien surveille de l’œil son monde. Il ne faut pas d'accident, en un temps où la morale redécouverte commence à ressembler à une censure. Saluons donc l'effort, même si le résultat ne vaut guère mieux que ce qui se découvre dans un moment d'égarement sur Internet.

Emballement médiatique

Dire que l'exposition Koons, venue du Withney Museum de New York, a bénéficié d'un lancement médiatique important tient de la litote. On a rarement assisté à un tel matraquage pour une institution parisienne en principe vouée à la culture. Tout le monde s'y est mis, à commencer par le sponsor Hennes & Mauritz. Ce temple du bon marché à même demandé à l'artiste un sac pour ses clientes, livré en pâture aux Champs Elysées le 10 décembre. L'objet demeurait en "édition limitée", ce qui a au moins eu le mérite de restreindre les dégâts. 

Les choses ne se sont pas arrêtées là. La presse entière s'est branchée sur l'événement. "Connaissance des arts" a fait fort dans le genre. Alors que l'éditorial dénonçait les pressions exercées sur les journalistes, qui devaient faire un gentil texte pour obtenir les jolies photos, le mensuel a consacré des pages et sa "cover" à Koons. Que voulez-vous? On ne peut pas aller contre le public, et surtout l'argent. Or il se fait que l'Américain, aujourd'hui âgé de 59 ans, reste le créateur favori des milliardaires, dont fait bien sûr partie François Pinault. Je rappellerai juste qu'un des cinq "Balloon Dogs" a récemment été vendu 55 millions de dollars. Autant dire que les visiteurs viennent à Beaubourg autant pour voir la masse de fric accumulée que les œuvres elles-mêmes...

Des ballons d'une tonne 

Jusqu'au 27 avril, le public accourt donc en masse pour avoir vu un "incontournable" soutenu par nombre d'intellectuels, dont Philippe Dagen du "Monde". Pour le journaliste, qui ne se prend pas pour la queue de la cerise, dire du mal de Koons équivaut à se couper de la création contemporaine. Il y a donc 7000 personnes les jours creux. Davantage les journées fastes. Notez qu'on entre sans trop de mal dans l'espace voué au maître. Les allées se révèlent larges comme des autoroutes. Quant aux pièces, elles donnent rarement dans la miniature. Les quelque 100 personnes utilisées par Koons font du bon boulot. Le résultat se révèle du coup à l'image d'aujourd'hui. C'est gros, clinquant, "fun" et creux. Mais là, il ne faut pas se fier aux apparence. Les ballons sont en fait réalisés en métal laqué. Les fameux cœurs pèsent plus d'une tonne. C'est ce qui s'appelle avoir le cœur lourd. 

La rétrospective, qui succède en ces lieux à celle dédiée à Martial Raysse, un autre chouchou de François Pinault, possède cependant un mérite. Elle montre presque tout Koons, des "Inflatables" des débuts aux actuelles dérivations de l'art classique, en passant par ses aspirateurs posés sur des néons. Le visiteur un peu attentif note ainsi qu'il s'agit toujours d'un pompage, que ce soit de la culture populaire ou savante, voire même des idées du Duchamp et de Warhol. Nous restons cependant dans la figuration. Pour Koons, l'abstraction constitue un mode snob, s'adressant aux seules couches supérieures. L'opinion inverse de celle de Francis Bacon, en fait. L'Anglais pensait lui que l'abstraction restait une "déco" sans aucune qualité intellectuelle!

Vitrines de Noël

Les commissaires de l'actuelle manifestation ont donc tout fait pour doter Koons d'ambitions insoupçonnées. A en lire les textes et les cartels, il s'agit d'un visionnaire social, d'un penseur philosophique et d'un esthète populaire. Il y aurait des sens cachés, une réflexion approfondie et une démarche spirituelle derrière chacun de ces petits zinzins démesurément agrandis. D'où un nouveau mur de protection placé autour de l’œuvre. Non seulement s'y opposer constitue un crime contre la création moderne, mais le doute à son égard tient du crétinisme profond. On voit là le terrorisme intellectuel pouvant se cacher derrière l'art contemporain. 

Vous l'aurez sans doute compris. Je ne crois pas trop à Jeff Koons, que je trouve au mieux amusant. Pour moi, sa production ressemble à une vitrine de Noël pour grands magasins. En cette fin d'année parisienne, j'avoue cependant de loin préférer les étalages lumineux des Galeries Lafayette. Ils offrent un "Noël Monstre", avec plein de créatures animées, la vidéo venant cette année au secours des traditionnelles marionnettes à fils. C'est somptueux. C'est drôle. C'est imaginatif. Et après tout, à chacun son mauvais goût!

Pratique

"Jeff Koons", Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 27 avril 2015. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h, les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 23h. Photo (AFP): Jeff Koons, devant un "Ballon Dog" du Centre Pompidou.

Prochaine chronique le mardi 16 février. Retour à Genève avec un entretien de Sophie Favre, qui expose ses céramiques humains et animales à Carouge.

 

 

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