Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Jean-Paul Gaultier superstar au Grand Palais

L'annonce avait produit l'effet d'une bombe dans le petit monde de la mode, en septembre dernier. Le «Woman's Wear Daily» (WWD) tenait son «scoop». Le défilé du 27 septembre 2104 serait le dernier de Jean-Paul Gaultier dans le domaine du prêt-à-porter. A 62 ans, le Tintin de la fripe entendait se consacrer à d'autres choses. La haute couture en particulier, où il exerce depuis 1997. Il n'arrivait plus à tenir «le rythme frénétique des collections» (1). Financée depuis 2011 par le groupe espagnol Puig, sa maison éprouvait désormais en plus «du mal à transformer la folle créativité de Gaultier en profits.» Il y avait donc derrière ce jet d'éponge une lancinante question d'argent (2)... 

Jean-Paul Gaultier débarque aujourd'hui en gloire au Grand Palais. Son exposition est la première que les Galeries Nationales consacrent à la mode. Un sérieux retard par rapport à ailleurs (3). Dans les années 1970 déjà, le «Met» s'était mis à la chose sous l'impulsion de Diana Vreeland, l'ex-directrice mythique de «Vogue». Et, depuis des années, le Victoria & Albert de Londres vit du vêtement griffé. Lui seul remplit son tiroir-caisse. Le V & A reprend en ce moment l'Alexander McQueen du «Met», sous le titre de «Savage Beauty». Il aurait tort de se gêner. Outre-Atlantique, l'hommage rendu au Britannique a attiré 660.000 personnes. Un record pour un créateur finalement peu connu de son vivant...

Neuvième étape 

Au départ, Gaultier n'était semble-t-il guère enthousiasmé par une manifestation le transformant en figure historique. Il s'est laissé convaincre. Il faut dire que l'offre se révélait planétaire. Paris constitue la neuvième station d'une série ayant passé par Londres ou Montréal, totalisant 1,4 million de visiteurs. Il s'agissait pour le couturier de transformer l'exercice, en général statique, en événement mobile et sonore. Des projections sur les mannequins leur confèrent l'image et le son. Le spectacle en devient parfois bavard. La chose frappe d'autant plus qu'il y a au Grand Palais un défilé mécanique avec, assises sur des chaises, des spectatrices très médiatiques. Citons Dita von Teese, Catherine Deneuve ou des «fashionistas» bien connues des des magazines féminins. 

Le parcours choisi apparaît bien sûr un peu chronologique. Il commence avec la première robe, créée en 1972 par un Gaultier de 20 ans. Il avait déjà fait son trou chez Pierre Cardin, Yves Saint Laurent ayant refusé d'engager l'adolescent prodige, qui créait depuis l'enfance deux collections imaginaires par an. Trop dérangeant. On peut le comprendre. Si YSL avait réformé la couture, Gaultier entendait la révolutionner, en regardant ce qui se passait dans la Londres des punks ou dans les boîtes «gay».

Les rayures et les corsets 

La suite du programme se révèle cependant thématique. C’est le catalogue des obsessions du maître, des rayures marines aux hommes objets, en passant par le corset (découvert dans l'armoire de sa grand'mère), les seins coniques (devenu du coup iconiques) ou la jungle urbaine. Il y a du coup, côte à côte, des costumes de dates différentes, signe finalement de continuité. Il s'agissait aussi illustrer les collaborations avec la danse (Régine Chopinot, Angelin Preljocaj) ou la musique. L'homme a mis en forme les spectacles de Mylène Farmer ou de Madonna. Des dames ne donnant pas particulièrement dans le bon goût. Un bon goût auquel Gaultier entend tordre le cou. 

Une attention spéciale se voit cependant vouée à la part haute couture (4). C'est, en dépit des apparences, un éloge appuyé du beau travail. Certaines robes exigent des soins dont le visiteur se rendrait à peine compte s'ils ne se voyaient ici chiffrés. Pour telle tenue du soir, il faut compter 165 heures. Pour telle autre, 200. Le record, à ce qu'il m'a semblé, est de 315. Huit ou neuf semaines de travail pour une ouvrière surqualifiée. Moins, bien sûr, si l'on compte que toutes sortes de corps de métier entrent ici en jeu.

Un art maximaliste 

C'est un peu essoufflé que le visiteur termine son second étage du Grand Palais, non loin des vertugadins XVIIe siècle portés par les infantes de Velázquez, exposées dans le même lieu. Il est ici dans un art de l'excès, un art maximaliste sans place aucune pour le repos. Un style à la fois dans le goût du moment et déjà un brin démodé. Il y a quelque chose de presque imperceptible, ça et là, qui rend les costumes créés par Gaultier très années 1980. Très muséaux. Avec un vague sentiment de répétition. Gaultier ne ferait-il pas aujourd'hui du Gaultier? Dans le genre ébouriffé, la Britannique Vivienne Westwood me semble mieux tenir le cap des années.

(1) Son célèbre magasin de prêt à porter, en face de la Bibliothèque Nationale, rue Vivienne, est aujourd'hui en démolition. 

(2) Quelques chiffres. Couture et prêt-à-porter ont généré 31 millions d'euros en 209, 23 en 2012 et 13 en 2013. Soit dix fois moins que les parfums Gaultier, qui n'appartiennent pas (encore) à Puig

(3) Il faut dire que Paris possède déjà un musée de la mode à l’intérieur des Arts décoratifs et un musée municipal consacré à la mode au Palais Galliera. 

(4) Il n'est cependant pas question de la collaboration avec Hermès, qui tient de la confection de haut luxe.

Pratique 

«Gaultier», Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 3 août. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi. Les dimanches et lundis de 10h à 20h. Les mercredis, jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 22h. Photo (DR): L'image de Pierre et Gilles, qui sert d'affiche à l'expositon parisienne.

Prochaine chronique le mercredi 15 avril. Pari toujours. Orsay rend hommage à Bonnard. C'est très réussi.

 

 

 

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