Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS / Il faut sauver le patrimoine mineur

Ce fut longtemps un de mes (petits) sujets d'inquiétude. Au fil des mois, puis des ans, en passant à Paris au passage des Panoramas, je voyais se décrépir la maison de gravure sur papier Stern. Au départ, il y avait encore, dans son décor sombre et tarabiscoté de 1849, l'entreprise spécialisée dans la confection de cartons d'invitation, des menus ou des faire-part. Puis Stern est parti en 2008, on se demande bien pourquoi, pour la partie la moins visitée du faubourg Saint-Honoré, du côté de Saint-Philippe-du-Roule. Il s'y trouve toujours, au numéro 131.

La poussière s'installait donc. Le marchand de timbres anciens, puis la simili-galerie d'art qui ont assuré la succession ont tour à tour fermé. Tout semblait pouvoir être détruit d'un jour à l'autre. J'ai ainsi vu disparaître en une seule après-midi à Turin, la ville européenne comptant le plus de vieilles boutiques, le contenu d'une imprimerie du XIXe siècle. A la benne!

La maison Stern classée

Et puis un jour, cet été, est apparu sur un angle peint en faux marbre une plaque familière: «Monument historique». J'ignorais qu'il s'agissait d'un rappel à la vigilance. La maison Stern a été classée le 7 juillet 1974 déjà, alors qu'on commençait seulement à parler en France des «lieux de mémoire». Un ministre de la culture n'avait pas encore sauvé ainsi, sur les Champs-Elysées, le bar du Fouquet's, qui avait vu passer ce monde et l'autre.

Un avis détaillé, fin juillet 2013, annonçait la suite. L'Etat allait procéder passage des Panoramas à des «études» et à des «investigations», avant une probable restauration. Celles-ci toucheraient aux salons 1, 2, 4 et 5 (que se passe-t-il avec le 3?). Les travaux se voyaient confiés à la DRAC (direction régionale des actes culturels) sous la direction d'un ABF (architecte des bâtiments de France). On reconnaît ici l'amour immodéré de nos voisins pour les sigles.

De l'Elysée à Staline

Ainsi devait être sauvée la carcasse d'une entreprise ayant gagné des médailles d'or aux expositions universelles de 1867 et 1889. La maison Stern avait alors déjà pignon sur rue. En 1836 (d'autres sources donnent 1834, voire 1830), Moïse Stern s'était associé avec un monsieur Aumoitte, dont on sait peu de chose. Il finira par lui racheter ses parts, vers 1860. Le Juif et le goy étaient encore partenaires lorsque s'est ouverte la boutique de 1849. Il avait fallu réunir plusieurs arcades afin de créer un magasin, un atelier et un appartement, où logeait Stern. Dès lors, la maison traversera les générations, fournissant l'Elysée... mais aussi Lénine et Staline.

Le problème, à l'arrivée, ne sera pas simple. Que faire de l'intérieur? Le bristol de luxe, avec quatre pages pour un mariage respectable, se meurt. Or un tel magasin n'offre de sens qu'avec l'activité prévue à l'origine. Autrement, il ressemble à ces boulangeries du Marais, au beau décor peint sous verre, qui débitent de la fringue mochedingue à des pris déments. On peut dire la même chose de la coutellerie suédoise. Kindal a quitté les environs de l'Opéra pour la rue de Constantinople. Le magasin de 1898 a été sauvé. Remis en état. Pomponné. Mais il perdu toute espèce d'âme en se mettant au vêtement. On ne peut même pas changer une formule magique.

Restaurants et chocolateries du côté de Drouot, un patrimoine méconnu 

L'imprimerie Stern se trouve près de nombre de boutiques anciennes de Paris. Tout près, rue Vivienne, il y a ainsi une succursale de Debauve et Gallais, décorée vers 1910 en style Louis XVI Ritz, loin du magasin père de la rive gauche, resté lui dans son jus (chocolaté) depuis 1801. L'entreprise se défend bien. Internationnalisée, elle aurait même tendance à attaquer sur le plan des prix. La boîte de truffes pour Américains à 550 dollars, c'est cher, surtout si l'on n'apprécie pas le cacao à 99% et si l'on n'aime guère un personnel plutôt hautain. 

Les tarifs d'A la Mère de famille, rue du Faubourg-Montmartre, se révèlent infiniment plus abordables pour une qualité équivalente. La firme remonte à 1761. Elle a acquis son nom en 1807. C'est en 1856 qu'elle s'est mise à la confiserie. La Mère a aujourd'hui sept enfants, tous logés à Paris ou dans ses environs. Le décor intérieur est d'une rare authenticité et les gens charmants. Le classement précoce (1984) est celui de la vitrine un brin fatiguée couvrant toute la façade. On est loin ici des coquetteries de Ladurée (maison créée en 1862), aux boutiques en faux vieux et dont les produits laissent parfois perplexes. Lire à ce propos l'article gratiné d'une employée paru sur le site rue89.com

Ne pas changer la formule

Terminons par deux restaurants du quartier Drouot. La rue du Faubourg-Montmartre, qui forme un coude, accueille aussi, dans une cour, le Bouillon Chartier depuis 1896. Créé par les frères Frédéric et Camille Chartier, le lieu a conservé intact son décor (classé en 1989) et son public populaire. La facture se fait encore sur la papier de la table. C'est pris d'assaut, mais on peut demander gentiment à visiter. L'autre Bouillon, rue Racine, à côté de l'Odéon, a hélas fini lieu chicos. Autant dire qu'il a mal tourné. Ses boiseries laissent aujourd'ui de marbre. Ce n'est pas le cas du Bistrot Victoires, rue de La Vrillière (apparemment ni classé, ni même inscrit). Murs 1900 Art nouveau très patinés. Petits prix. Personnel gouailleur. C'est tellement Paris imaginé par Hollywood qu'on s'attend à y voir entrer Audrey Hepburn habillée par Givenchy. Photo (DR): l'imprimerie Stern au passage des Panoramas.

Cette chronique paraît à l'occasion des Journées du patrimoine, qui ont lieu en Suisse samedi 7 et dimanche 8 septembre et en France le week-end suivant (14 et 15 septembre).

Prochaine chronique le samedi 7 septembre. Livres, avec en tête le "Journal d'un critique d'art désabusé" de Michel Ragon.

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