Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Hubert Robert revient au Louvre, qu'il a contribué à créer

Crédits: RMN/Musée du Louvre

La vie n'en est pas à un paradoxe près. Depuis des années, on nous explique en long, en large et en travers que le XVIIIe siècle tient de la vieille lune, du moins sur le plan pictural. Les tableaux de Boucher et de Fragonard n'intéressent plus personne, après avoir fasciné le public depuis le temps des frères Goncourt, sous le second Empire. En vente publique, ils ne valent plus un clou. 

Or que se passe-t-il? Les expositions ne cessent de faire remonter leur public aux années précédant la Révolution. Quand ce n'est pas Fragonard au Luxembourg, ce sont les fêtes galantes au Louvre de Lens ou Elisabeth Louise Vigée-Lebrun au Grand Palais. Si Lens reste une affaire désespérée sur le plan de la mobilisation (un bide à 200 millions d'euros), le reste a plutôt bien marché. Plombée par les attentats de novembre, la fréquentation du Vigée-Lebrun étonne même par le nombre final. Enregistrer 236.818 visiteurs à Paris, c'est beaucoup. Quant aux ventes, elles viennent aussi de surprendre. Comme je vous le disais récemment, Artcurial vient de disperser à des prix insensés trois dessins (par ailleurs ravissants) de Gabriel de saint-Aubin, mort en 1780.

Une carrière atypique 

L'actuel Hubert Robert (1733-1808) du Louvre peut ainsi participer d'une année «XVIIIe siècle» dans le musée national. Une série qui verra la présentation des sculptures d'Edmé Bouchardon (1698-1762). Notons au passage que l'exposition commence avec le portrait (magnifique), brossé en 1789, année fatidique, par son amie Vigée-Lebrun. Une manière de voir à quel point ces expositions constituent les pièces d'un puzzle. Il ne faut en effet pas oublier d'ajouter aux visites l'actuel Jean-Baptiste Huet (1745-1811) du Musée Cognacq-Jay ou l'autre présentation que le Louvre consacre aux jardins d'Arcueil. Lotis à la fin du XVIIIe siècle, ils ont été fixés dans leur décadence aussi bien Jean-Baptiste Oudry que Charles-Joseph Natoire. 

Mais revenons à Hubert Robert. L'homme a connu une carrière atypique. Ce n'est pas un prix de Rome. S'il a vécu (et beaucoup produit) dans la Ville éternelle entre 1754 et 1765, il le doit à la protection du comte de Choiseul. Très sociable, Robert a côtoyé par la suite la plus haute noblesse, tenant même un temps, à son retour à Paris, une académie de dessins pour femmes du monde (certaines l'ont du reste admirablement imité). Reçu Académicien, il se verra amené à créer des paysages et des décors pour de vrai. Initiateur en France du jardin à l'anglaise, l'homme imaginera des bâtiments semi ruinés pour le parc de Méréville, remodèlera pour Louis XVI celui de Versailles (les Bains d'Apollon, c'est lui) et contribuera au Hameau de Marie-Antoinette. Robert savait rendre la nature aimable. Son chef-d’œuvre du genre reste la laiterie de Rambouillet, d'un luxe extravagant, cachée dans une fausse chaumière.

Emprisonné à la Révolution

La Révolution faillit se montrer fatale à cet artiste dont la créativité semblait inépuisable. Il fut emprisonné. Il continua à peindre, en craignant le pire. Des scènes bien sûr plus réalistes. Puis tout s'arrangea! Robert, qui avait déjà réfléchi sur le Louvre, où Louis XVI pensait créer un musée avec les collections royales, se retrouva en train de s'en occuper. Il a eu l'idée de l'éclairage zénithal de la Grande Galerie, ce qui constituait alors une audace. Il mourut à 75 ans alors que la mode lui était moins favorable. Mais il conserva de grands clients, volontiers russes, jusqu'au bout. 

Il fallait rendre compte de tout cela dans l'exposition, la première importante que lui consacre Paris depuis 1933. Hubert Robert a jusqu'ici été honoré à Valence (1), sa seconde patrie. Son musée (récemment refait de façon admirable) a reçu un énorme don de ses œuvres de la part d'un certain Julien-Victor Veyrenc en 1836. Constamment élargi, ce fonds est devenu d'une ampleur telle que le Musée des beaux-arts a dû se voir associé par le Louvre. Cela dit, pour le prestige, le commissaire Guillaume Faroust (2), le même que pour le «Fragonard amoureux et libertin» du Luxembourg, a emprunté aux Russes comme aux Anglais. Plus aux Américains, bien sûr, vu que l'exposition partira ensuite pour Washington.

Un gentil visionnaire 

L'exposition s'intitule «Hubert Robert, un peintre visionnaire». Le mot tombe à plat. Le Français n'est ni le Suisse Füssli, ni l'Espagnol Goya. Ce spécialiste des architectures semi détruites, qui idéalisent les vestiges découverts à Rome, reste plutôt sage. Il n'y a aucune outrance dans ces vues solaires et idylliques, que peuplent d'accortes lavandières et de belles dames en train de dessiner. Le fantastique reste rare, même si la danse à l'antique autour d'un obélisque sur fond de pyramides tient de la rêverie. Idem pour la Grand Galerie du Louvre écroulée. Autrement, on peut dire que Robert prend des libertés avec la réalité, qui finira par le rattraper à la prison Saint-Lazare en 1793. Mieux aurait-il sans doute fallu insister, vu le lieu de l'exposition, sur ce que le Louvre actuel doit à cet enchanteur. La présentation déçoit par ailleurs un peu. Chronologique, puis thématique, l'accrochage sur fond jaune pipi se révèle d'un rare manque d'imagination. Un comble! 

Le public vient pourtant au rendez-vous. Ce n'est pas le triomphe, certes, pour cette exposition refusée par le Grand Palais. Mais il y a beaucoup de monde tout de même. Les œuvres restent souvent de petite dimension. Plus de gens serait en fait trop. Il faut respecter un certain équilibre, surtout quand il est comme ici souvent question d'architecture au bord de l'écroulement... 

(1) Il y a ainsi eu une remarquable exposition à Valence en 1999.
(2) La spécialiste actuelle d'Hubert Robert se nomme Sarah Catala, Mais c'est Guillaume qui travaille au Louvre.

Pratique

«Hubert Robert, Un peintre visionnaire», Musée du Louvre, Paris, jusqu'au 30 mai. Tél. 00331 40 20 53 17, site www.louvre.fr ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Enorme catalogue.

Photo (RMN): La Grande Galerie du Louvre avec les chefs-d'oeuvre des collections (et quelques autres saisis par les armées de Napoléon en Italie).

Prochaine chronique le dimanche 17 avril. Départ pour le Centre d'art contemporain d'Yverdon.

 

 

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