Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Guy Cogeval est reconduit au Musée d'Orsay, mais pour un an

Crédits: Dominique Faget/AFP

C'est fait. Guy Cogeval reste à la tête du Musée d'Orsay. Ce n'est pas fait. Le directeur postulait pour un troisième mandat de quatre ans. La nouvelle ministre française de la Culture (elle s'appelle maintenant Audrey Azoulay, au cas où vous ne l'auriez pas remarqué) a décidé que ce serait pour douze mois seulement. Elle se base sur une décision de Fleur Pellerin, datée d'octobre 2015. Celle qui l'a précédée rue de Valois avait décrété qu'un conservateur de grand musée ne pouvait pas rester en place plus de neuf ans, et Cogeval dirige Orsay depuis 2008. Une éternité pour un ministre de la Culture! Au rythme où le règne de François Hollande les consomme, on va finir par croire qu'ils (ou plutôt elles) lui sont fournis par Manpower. 

Le musée français consacré aux arts de la seconde moitié du XXe siècle est donc entré dans l'après-Cogeval, avec ce que cela suppose d'intrigues de corridors et de peaux de banane. Il faut dire que l'homme apparaît contesté. Oh, pas pour sa science, bien réelle! Mais en raison d'un caractère qu'on dit peu facile, pour ne pas dire... caractériel. Plusieurs grands articles, qui ont notamment paru dans «La Croix», ont abordé de front la question. Chacun s'y est épanché, citant un mot ou un éclat. Et il y a eu des départs plus ou moins forcés, le dernier en date restant celui de Sylvie Patry. La vie privée du flamboyant Cogeval a même envahi le devant de la scène. Que n'a-t-on pas écrit au moment de son mariage avec son compagnon brésilien...

Enrichissements très nombreux 

Reste qu'au moment des bilans, puisqu'on en arrive là, tout est loin de se révéler négatif. Orsay a fait de très nombreuses acquisitions. «Sept ans de réflexion», l'exposition qui marquait non sans auto-satisfaction les sept premières années du règne de Guy, parlait de plus de 4000 œuvres provenant d'achats, de dons ou de legs. La presse a de plus récemment parlé des collections Rivoire, puis Hays, qui vont procurer gratuitement à Orsay des centaines de peintures, de pastels ou de dessins Nabi. Un fonds presque trop riche, dans son absence de variété, pour un seul musée. Mais c'est le mouvement qui intéresse le plus Cogeval, spécialiste de Vuillard. La porte de sortie du monsieur serait d'ailleurs un «Centre d'études sur les Nabis», à créer bien sûr (1). 

Cogeval sera arrivé à ce résultat alors que le gouvernement lui demandait de (quasi) s'autofinancer. Il semble que, comme la Tate Modern à Londres, Orsay y parvienne à 70 pour-cent. Cela suppose bien sûr des concessions. Aux goûts supposés du public d'abord, qui se rue sur les expositions aux sujets un peu crapuleux («Masculin-masculin», «Splendeurs et misère» sur la prostitution...). Aux bailleurs de fonds ensuite. Orsay a loué des tableaux, voire des expositions clés en mains, et ceci aussi bien à Venise qu'en Chine. Notons cependant que, dans un effort de décentralisation, le musée aura été se faire voir sans contrepartie à Nantes ou à Clermond-Ferrand. Un problème est commun à tous ces déplacement d’œuvres. Les tableaux d'Orsay voyagent trop. C'est pour les être humains que les voyages forment la jeunesse.

Un règne marquant

Une chose demeure aussi à signaler, même si nous n'en arrivons pas au stade des nécrologies. Cogeval aura marqué l'histoire de son musée, comme l'avait fait à ses débuts la regrettée Françoise Cachin. Ce n'est pas donné à tout le monde. Son prédécesseur Serge Lemoine aura passé presque inaperçu, en dépit de quelques frondes de son personnel. Tout le monde connaît ainsi le nom de Guy, alors que Bernard Blistène reste un inconnu à Beaubourg et que Jean-Luc Martinez a bien de la peine à faire parler de lui pour de bonnes raisons au Louvre. Il n'y a que Stéphane Martin, responsable du Quai Branly, qui tienne autant la vedette. Mais il faut dire que, premier nommé à la tête de cette entité par ailleurs discutable, il fait un peu figure de père. 

Mais qu'est-ce qui fait finalement une figure marquante à la tête d'un musée? La personnalité? Le charisme? Difficile à dire. En Suisse, il est clair que Charles-Henri Favrod a connu ce statut aux débuts de l'Elysée, à Lausanne. A Neuchâtel, Jacques Hainard a révolutionné la présentation de l'ethnographie avec son travail au MEN. Rainer Michael Mason a imprimé sa marque sur le Cabinet des estampes genevois, qu'il était arrivé a presque détacher du Musée d'art et d'histoire. A Winterthour, Dieter Schwarz (qui est presque sur son départ au Kunstmuseum) fait encore figure de référence. Les quatre ont incarné leur institution comme Philippe de Montebello, avec évidemment bien davantage d'argent, a été durant des décennies Monsieur Metropolitan Museum of Art à New York. 

Il faudra donc trouver un successeur à la démesure de Guy Cogeval. Les statuts d'Orsay veulent que son président soit nommé «en raison de ses compétences scientifiques». Mais vous savez ce qu'est la politique, où nulle compétence n'est requise de quiconque. Il y a toujours quelqu'un à caser, que ce soit à la Villa Médicis ou au château de Versailles... 

(1) Il fait aussi mettre au crédit de Cogeval les nouveaux aménagements d'Orsay, très colorés, avec son escalier rouge ou ses impressionnistes sur fond bleu nuit.

Cette chronique remplace l'entretien avec Stéphane Barbier-Mueller initialement prévu.

Photo (Dominique Faget/AFP): Guy Cogeval devant le «Fifre» de Manet, que certains lui reprochent de trop souvent avoir prêté.

Prochaine chronique le samedi 12 mars. Des livres, des livres et encore des livres.

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