Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"En société". Le Louvre sort ses pastels des XVIIe et XVIIIe siècles

Crédits: Musée du Louvre, Paris 2018

Cela menace de devenir une mode. Les musées présentent leurs pastels. Tout a commencé en 2008 à Orsay. Sous un titre un peu tarte, «Le mystère et l'éclat», l'institution proposait une somptueuse sélection d'œuvres issues de son fonds. Elle allait de Millet à Redon, en passant bien sûr par Degas. Il y avait cependant beaucoup de feuilles signées de noms moins connus comme Lucien Lévy-Dhurmer ou Georges Desvallières. Orsay remettait cependant son église XIXe au milieu d'un village historique. L'exposition montrait en amont quelques pastellistes du XVIIIe siècle et en aval ceux de la seconde moitié du XXe, dont Sam Szafran. 

Depuis, c'est la déferlante. Le Petit Palais a montré ses pastels il y a quelques mois. L'Hermitage de Lausanne l'a suivi avec des pièces provenant de collections privées et publiques suisses. Un tour de force qui a pris cinq ans à sa directrice Sylvie Wuhrman. Normalement, les pastels ne voyagent pas. Ils se révèlent trop fragiles pour cela. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit de poudres de couleurs. La poudre n'a jamais été pensée pour adhérer à un support. Au moindre choc, elle se détache et tombe. L’œuvre perd de sa matière. Nombre de pastels sont devenus l'ombre d'eux-mêmes. Cela dit, les transports ont accompli des progrès. Je vous ai raconté comment le Musée des beaux-arts d'Orléans est parvenu à monter en 2017 la grande rétrospective Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783). L'un des grands maîtres de cette technique, dont nombre de portraits ont beaucoup souffert.

La plus grande collection 

Aujourd'hui, le Louvre sort ses pastels des réserves. Le musée a beau être vaste. Il ne dispose plus d'emplacement réservé à ce genre situé à mi-chemin entre la peinture et le dessin. Il subsiste certes une petite salle au second étage. Mais elle permet de montrer quatre tableaux au plus (même si le pastel relève aujourd'hui du Cabinet des arts graphiques). Il y a longtemps que je n'ai pas connu accessible le couloir dit «des poules» à l'arrière de la Colonnade. Autant dire que l'exposition actuelle montre bien des pièces jamais vues depuis dix ans. Certaines me semblent même inédites, du moins à vue humaine. Comme le rappelle Xavier Salmon, en charge du Cabinet, le Louvre possède «la plus importante collection de pastels du monde», la seconde étant celle de Dresde, où se trouve la célébrissime «Petite chocolatière» de notre compatriote Jean-Etienne Liotard. 

L'actuelle exposition accompagne en fait un gros catalogue. Le musée publie son fonds en la matière. Pour les murs, il a fallu pratiquer une sélection. L'entresol n'offrait qu'un de ses deux espaces, l'autre étant voué à cet Israël Silvestre dont je vous ai déjà parlé. Sans doute eut-il mieux avoir disposé des deux. Sur fond jaune pipi, l'accrochage se révèle si serré que les œuvres semblent se toucher. Il y en a de plus souvent deux rangs, ce qui exige des contorsions pour deviner des images sous les verres. «En société» doit en plus se mériter, la manifestation ne bénéficiant d'aucune publicité. Ce ne sont pourtant pas les façades qui manquent ici pour tendre des calicots, ni l'espace qui fait défaut dans le grand hall sous la Pyramide! Une affiche et quelques flèches n'auraient pas fait de mal. Je rappelle tout de même que nous sommes au siècle de la communication.

La révélation Suzanne Roslin 

Ces bémols ayant été mis, l'accrochage réserve de bonnes surprises. Il commence par le XVIIe siècle, époque où le pastel n'est pas encore autonome. La tête de Louis XIV jeune par Le Brun ne s'en révèle pas moins étonnante de vie. Joseph Vivien (1657-1734), un artiste aujourd'hui oublié, fait de ces bâtonnets colorés le médium idéal pour le portrait. Il y en a quatre magnifiques de sa main. En 1720-1721, Rosalba Carriera éblouit Paris. La Vénitienne donne des effigies superficielles plaisant beaucoup à leurs modèles. La technicienne ne travaille pas pour l'éternité. Ses créations se sont fanées. Place se voit ensuite faite à Maurice Quentin de La Tour, un favori de la Cour, et à Perronneau, qui satisfait un monde plus bourgeois, voire provincial. Le Louvre, qui a engagé une campagne de restauration sur cinq ans, a tenté de vitaminer le grand portrait en pied de la Pompadour de La Tour. Un tour de force trop exposé à la lumière et trop manipulé dans le passé.

L'exposition donne une bonne visibilité aux femmes. #Metoo# n'y est pour rien. Les pastellistes furent souvent des dames, dans un XVIIIe siècle moins sexiste que le XIXe. Elisabeth Vigée-Lebrun ou Adélaïde Labille-Guiard entrèrent toutes deux à l'Académie, comme Suzanne Roslin. Cette dernière (qui était l'épouse d'un portraitiste d'origine suédoise, il existait déjà des couples d'artistes) signe peut-être le plus chef-d’œuvre de l'exposition. Il s'agit de l'étourdissante effigie du sculpteur Pigalle, qui a donné son nom à tout à quartier. On ne sait s'il faut souligner la virtuosité de la technique ou la profondeur psychologique. Suzanne est hélas morte jeune.

L'Angleterre oubliée 

D'une manière générale, la collection tourne autour de la France. Il y a peu d'exceptions, dont celle de la Madame Tronchin âgée par Liotard. L'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, autre terre bénie des pastellistes, ne se voit représentée que par quelques pièces de John Russell. Si le fonds devait augmenter, c'est dans ce sens qu'il faudrait aller. Cela ne ruinerait pas le Louvre, comme d'autres achats dispendieux de ces dernières années. Je viens de voir annoncé pour la vente Christie's du 3 juillet à Londres un beau portrait d'homme par Ozias Humphrey (1742-1810). Neil Jeffares, le plus grand spécialiste mondial du pastel, a donné son aval à l'attribution. Un homme mal vu des musées dans la mesure où il ne sort pas du sérail... Eh bien la chose, dans son cadre doré d'époque, se voit estimée entre 2000 et 3000 livres. Que voulez-vous? Le pastel fait peur aux collectionneurs privés.

Pratique

«En société, Pastels du Louvre des XVIIe et XVIIIe siècles», Musée du Louvre, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 10 septembre. Tél. 0331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et les vendredis jusqu'à 21h45.

Photo Musée du Louvre): L'un des autoportraits de Chardin. Malade des yeux, le peintre a terminé sa carrière en utilisant le pastel.

Prochaine chronique le samedi 30 juin. Picasso graveur au Musée Jenisch de Vevey. Eh oui! Encore Picasso...

 

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