Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Emile Bernard, ou le génie à 20 ans

C'est un météore. Emile Bernard apparaît dans le ciel de la peinture française avec la vitesse du bolide. Nous sommes en 1886. Le Lillois a 18 ans. Il a quitté sa famille et il est venu à pied chercher l'inspiration en Bretagne. Le bon endroit où se trouver à l'époque. Bernard précède ainsi de peu la fameuse "école de Pont-Aven". 

Le Musée de l'Orangerie propose pour quelques jours encore (je sais, je suis très en retard) la première grande rétrospective Bernard à Paris. On peut comprendre les hésitations précédentes. L'homme est un cas, mais pas unique. Génial à 20 ans, cet ami de Gauguin (avec qui il se brouillera, comme tout le monde), de Cézanne, de Van Gogh et de Toulouse-Lautrec a connu une carrière ultérieure très décevante. On peut se dire que tout est fini en 1893, quand il part pour l'Egypte avec l'argent de son mécène Antoine de La Rochefoucauld. Or notre ami restera très actif jusqu'à sa mort à Paris, en 1941... Et pas uniquement comme critique d'art.

Une audace absolue

Mais jusqu'en 1893, quel éclat! Bernard a inventé le "cloisonnisme". Il faut dire qu'avec la fougue de l'adolescence, il n'avait pas l'âge mûr et les hésitations de Paul Gauguin, qui sortait d'une longue expérience (assez décevante pour lui) de l'impressionnisme. Bernard y va. Sans peur. Il simplifie les formes. Les synthétise. Adopte des cadrages audacieux. Il remplit ensuite les aplats, cernés de noir, avec des couleurs parfois stridentes. En 1888-1889, ses deux grandes années, il n'y a personne de plus avant-gardiste que lui en Europe, ou presque. 

L'exposition de l'Orangerie se veut loyale. Autant dire qu'elle accorde la même importance à toutes les périodes de l'artiste qui connaîtra, bien avant tout le monde de nouveau, son "retour à l'ordre". L'Egypte, puis Venise ou la France, marqueront pour lui les étapes d'un "beau métier" retrouvé, mais sans inspiration hélas. Toujours plus vastes (le gigantisme compense souvent l'impuissance créatrice), ses toiles multiplient les scènes religieuses fades, les nus tristes et les portraits ennuyeux. Il n'y a pas eu que Rimbaud pour faire fausse route à l'époque.

Un cas assez répandu 

L'hommage peut exaspérer. Décevoir. Attrister. Il n'en manifeste pas moins un certain révisionnisme. Les musées actuels, comme Orsay, font maintenant une place au Bernard des années de maturité. Ils acquièrent ses œuvres tardives. Mais, après tout, le nom joue sans doute son rôle. Je me souviens de rétrospectives récentes dédiées à Paul Signac, le quasi contemporain d'Emile Bernard. Eh bien, pour lui aussi, les années 1888-1889 marquent un sommet, dont l'artiste est redescendu peu à peu. S'il ne s'est pas effondré d'un coup, comme le Lillois, le pointilliste a lentement décliné, jusqu'à produire des horreurs dans les années 1920 et 1930. 

Faut-il du coup tout montrer d'une star des beaux-arts? Grave question. Il a cependant fallu que le musée d'Art moderne de la Ville de Paris se la pose pour un récent Kees van Dongen. Les dernières décennies se voyaient ici parcourues au pas de charge. Pour Raoul Dufy, en revanche, la même institution était courageusement allée jusqu'au bout. A juste titre d'ailleurs. La fin de parcours du Havrais se révélait très supérieure au souvenir que les anciens en gardaient. Et quelles coupes ne faudrait-il pas pratiquer aujourd'hui dans la production d'André Derain ou de Maurice de Vlaminck? Presque autant que pour Bernard Buffet!

Le "printemps des génies"?

Tout ceci conforte d'idée d'un "printemps des génies". Le talent explose, puis tarit. Les choses ne sont heureusement pas si simples. Que serait Cézanne, mort en 1870? Un expérimentateur inabouti. Matisse décédé en 1900? Un monsieur se cherchant sans jamais se trouver. Idem pour Kandinsky. Pour Mondrian. Pour Picabia. A côté de ça, vous avez pour tout contredire un Ingres, magnifique de 20 ans à 87. Un Picasso inventif de 18 ans à 93. Il n'existe aucune règle, et ceci depuis la nuit des temps. Certains maîtres de la Renaissance sont des précoces, comme Raphaël. D'autres mettent un temps infini à maturer, Citons Bassano ou Bellini. La vie est par essence, et quoiqu'on veuille faire aujourd'hui pour le contrer, foncièrement inégalitaire.

Pratique

"Emile Bernard", Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris, jusqu'au 5 janvier 2015. Tél.00331 44 50 43 00, site www.musee-orangerie.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 17h30. Photo (RMN): Un Emile Bernard de 1888. Les grandes années, qui n'ont pas duré.

Prochaine chronique le dimanche 28 décembre. Peinture contemporaine. La Fondation Beyleler présente l'Ecossais de Trinidad Peter Doing.

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