Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Elisabeth Vigée Le Brun rentre en grâce au Grand Palais

Elle était jolie. Trop, sans doute. Ses contemporains, pour qui la médisance faisait partie des beaux-arts, accusèrent du coup Elisabeth Louise Vigée Lebrun (1755-1842) d'avoir fait carrière grâce à son charme, pour ne pas dire avec ses charmes. Comment cette jeune femme aurait-elle pu autrement réussir dans un domaine aussi masculin que la peinture, je vous le demande? 

Comment? Mais en tenant un pinceau, bien sûr! C'est ce que s'appliquent à démontrer à Paris les Galeries nationales du Grand Palais. Elles consacrent à la dame une rétrospective, coproduite avec Ottawa. Il y a là 150 œuvres de la portraitiste favorite de Marie-Antoinette avec, pour comparaison, des toiles de certaines de ses rivales. Contrairement aux idées admises parce qu'elles sont toutes faites, la fin du XVIIIe siècle a connu de nombreuses femmes artistes. Je citerai juste Adélaïde Labille-Guiard, l'épouse de ce François-André Vincent dont Tours, Montpellier et Paris (le Musée Cognac-Jay) ont rappelé les mérites en 2014. Elisabeth et Adélaïde seront d'ailleurs admises le même jour par l'Académie, en 1783 (1).

Un encombrant mari 

Avant d'en arriver là, Elisabeth Louise aura dû beaucoup ramer. Tout avait bien commencé. Elle est la fille de Louis Vigée, un pastelliste dont les élégantes effigies passent parfois aux enchères, ce qui permet d'en mesurer la qualité. Las! L'homme la laisse orpheline à 12 ans, non sans avoir préparé le terrain. Cette petite a du talent! Certains de ses collègues, dont Greuze et l'illustre paysagiste Claude Vernet, l'aideront à se perfectionner. Il ne reste plus à l'adolescente qu'à se lancer, avec au départ une clientèle bourgeoise. 

Elisabeth se marie ensuite, faisant à la fois le bon et le mauvais choix. Le bon, parce que Jean-Baptiste Le Brun, peintre raté, passe pour le plus grand marchand d'art de son temps. Le mauvais dans la mesure où ce maquignon compte bien exploiter non pas les talents de sa femme, mais son épouse elle-même. Elle se verra condamnée à la surproduction. Tandis que David, vers 1788, donne deux portraits par an (en plus de sa production historique, il est vrai), Madame Le Brun en fera trente ou quarante. D'où une tendance à se laisser aller à la facilité, pour ne pas dire la répétition.

L'appui de Marie-Antoinette

La chance arrive en 1778. Insatisfaite des images données d'elle, Marie-Antoinette convoque Madame Le Brun. Il en ressort une toile évoquant fâcheusement le couvercle de boîte de chocolats. Mais qu'importe! La reine est contente. Elle épaulera «sa» portraitiste, qu'exigeront du coup les dames de sa Cour. Elle l'imposera aussi à l'Académie. Elisabeth possède en effet deux torts. Elle est brouillée avec Pierre, le premier peintre du roi, qui fait le beau temps et surtout la pluie. La jeune femme a surtout partie liée avec le commerce, vu les agiotages de son époux. 

Commencent alors les années fastes. Elisabeth, qui est maintenant une star, ne sait plus où donner du pinceau, tout en élevant sa fille Julie et en lançant des modes. Paris l'emporte désormais sur Versailles. Madame Le Brun n'aime pas la poudre sur les cheveux. Elle adore les robes chemises, les chapeaux de paille et tortille une sorte de turban autour de ses cheveux. Quelques années plus tard, lorsqu'elle peindra la duchesse d'Orléans, la femme la plus riche de France, celle-ci arborera le même turban, faussement décontracté. Et tous les courtisans parlent du «souper grec» donné par Madame Le Brun. Il faut en avoir été.

Un interminable exil 

1789 marque la chute. Elisabeth sera parmi les premiers à émigrer. L'Italie, puis l'Autriche, la Russie, où elle passe six ans, et enfin Berlin. L'artiste commence à vivre sur sa réputation. Arrivée à Saint-Pétersbourg, elle est reçue le lendemain par Catherine II. Mais dès lors, en dépit de sursauts, son inspiration baisse. Lorsqu'elle revient à Paris en 1802, avant de repartir trois ans à Londres, la Française fait partie du passé. En matière de portraits, on ne comprend qu'une seule génération. La créatrice se rabat sur le paysage (notamment en Suisse), puis l'écriture. Ses mémoires (2), publiés en 1835, constituent une somme très agréable à lire sur la société de son temps. 

Comment choisir dans sa production torrentielle? Xavier Salmon, qui avait déjà donné un Jean-Marc Nattier pour le château de Versailles (Nattier est le Vigée-Lebrun des années 1740), et Joseph Baillio n'ont pris aucun parti véritable, si ce n'est d'accélérer le mouvement après 1800. Sur les cimaises du Grand Palais pendent donc le meilleur et le pire. Certains portraits sont plats. Il y a des pastels tristement usés. Les représentations de Marie-Antoinette sentent les contraintes de l’étiquette. La souveraine a en plus une tête impossible.

Tout à coup, un chef-d'oeuvre 

Et puis, tout à coup, au milieu de toiles déjà plus inspirées, se trouve a un chef-d’œuvre. C'est l'image sans concession de son ami, le peintre Hubert Robert vieillissant. Celle d'Etienne Vigée, son frère, presque enfant. Celle du compositeur Paisiello, exposée au Salon de 1791. Même David, qui haïssait Elisabeth, dut reconnaître le brio de ce portrait. Curieusement, l'artiste se sentait plus à l'aise avec des hommes, qu'il fallait moins flatter. Le ministre Calonne a ainsi donné des ailes au peintre, dont le public peut aussi admirer les autoportraits (3). Il aurait du reste payé son effigie l'équivalent d'un million d'euros actuels... encaissé par Jean Baptiste Le Brun. 

Le Grand Palais n'attendait commercialement rien de cette rétrospective. Il comptait sur «Picasso-mania» dans les autres galeries. En dépit d'une critique nuancée, Vigée-Lebrun fait un carton. Les visiteurs se bousculent à certaines heures. Une double revanche. Après Niki de Saint Phalle, la portraitiste devient l'une des rares invitées du Grand Palais. Elle se retrouve en plus «icône féminine». Jusque là, les féministes l'avaient snobée. Une royaliste! Elles avaient préféré Artemisia Gentileschi, il est vrai victime d'un viol. Les féministes aiment ce qui alimente leur doxa. Un magazine comme «Causette» en constitue a contrario la preuve. Alors, une beauté qui réussit apparemment sans efforts, quel embarras! 

(1) L'Académie admettait quelques femmes comme membres depuis la fin du XVIIe siècle. Le XIXe les rejettera complètement.
(2) Les mémoires, très longs, ont été réédités en 2009.
(3) Il manque des autoportraits, dont celui, célèbre, du Louvre. Ce dernier s'est d'ailleurs montré chiche en prêts de qualité.

Pratique

«Elisabeth Louis Vigée Le Brun», Galeries nationales du Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris, jusqu'au 11 janvier. Tél. 00331 44 13 17 17, site www.grandpalais.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 20h, le mercredi jusqu’à 22h. Photo (RMN): L'autoportrait de 1790, fragment. Elisabeth l'avait réalisé à Florence pour les Offices, où il se trouve toujours.

Prochaine chronique le mardi 27 octobere. Milan propose "La Grande Madre" sur la femme aux XXe et XXIe siècles.

 

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