Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Durand-Ruel, un pari sur les impressionnistes

Il reste un nom connu. Il faut dire que la galerie de peinture familiale reprise par Paul Durand-Ruel dans les années 1860 a longtemps survécu au "marchand des impressionnistes". Si la succursale new-yorkaise a disparu en 1950, la maison mère de Paris n'a cessé ses activités qu'en 1974. De quoi perpétuer le mythe. Il y a quarante ans, Renoir, Pissarro ou Sisley incarnaient encore l'art moderne aux yeux des amateurs supposés éclairés. 

Le Musée de Luxembourg propose aujourd'hui un hommage à cet homme paradoxal, qui conciliait des goûts d'avant-garde avec des idées politiques très rétrogrades. Paul Durand-Ruel (1831-1922) se voulait ainsi monarchiste et catholique presque intégriste. Notez que la chose ne devrait pas étonner. L'audace dans un certain domaine se voit souvent contrebalancée par un profond désir d'ancrage traditionnel dans les autres. Un trapéziste ne travaille pas sans filet.

Portraits de famille par Renoir

Les deux premières salles du petit musée attenant au Sénat (lieu réactionnaire s'il en est...) sont d'ordre artistique, certes, mais aussi biographique. Les toiles, avant tout d'Auguste Renoir, montrent ici le patriarche, ses fils et ses filles. Durand-Ruel était un veuf pourvu de cinq enfants. Joseph, Georges et Charles, ce dernier étant décédé très tôt, pourront l'aider à former une société familiale. Une chose utile quand on nourrit des ambitions internationales. Bien avant Larry Gagosian, le Parisien avait compris l'importance non seulement de Londres, mais des jeunes Etats-Unis. Un public neuf ne montrerait sans doute plus enclin à accepter une peinture nouvelle. 

La suite se consacre davantage à la peinture impressionniste, dont la firme suivit fort peu la progression ultérieure. Elle ne s'intéressa ainsi ni aux pointillistes, ni aux fauves et ni a fortiori aux cubistes. "On n'est jamais le marchand que d'une seule génération", disait bien Ernst Beyeler. Les vedettes deviennent alors, aux cimaises du Luxembourg, Degas et Manet, Boudin et Renoir. Renoir, surtout. Il est saisissant de voir, sur le dernier mur, côte à côte, "La danse à la ville", "La danse à la campagne" et "La danse à Bougival", que la famille Durand-Ruel est parvenue à conserver pour elle jusqu'à la fin du XXe siècle.

Réconciliation avec un art galvaudé 

L'histoire (bien) racontée est intéressante. Mais, avouons-le, le plaisir pictural domine vite. Et c'est heureux! Depuis des décennies, des dizaines de mauvaises expositions du genre ont fatigué notre regard. Il aura dû supporter trop de Renoir mollachus, de paysages de Pissarro aux couleurs de plats d'épinards et de Manet sentant cruellement l'inachèvement. Le public exigeant avait fini par oublier qu'il pouvait aussi s'agir d'artistes importants, voire géniaux dans le cas de Monet ou de Degas. Les musées avaient pressé le citron. 

"Paul Durand-Ruel, le pari de l'impressionnisme" réconcilie donc avec le mouvement, dont les audaces semblent aujourd'hui timides. La fameuse révolte contre "l'ordre bourgeois" a fini par engendrer la peinture la plus bourgeoise du monde. Des images aussi peu intellectuelles que possibles, à mettre dans un joli cadre doré. Ce qui est ici présenté, venu des musées les moins prêteurs de la Planète (1), vaut en effet le déplacement. "La femme endormie au chat" de Renoir nous venge de la rétrospective consacrée l'été dernier au peintre par la Fondation Gianadda.

Un lieu hautement recommandable 

Une fois de plus, le Musée du Luxembourg nouvelle manière se révèle un lieu hautement recommandable. Rappelons qu'il était auparavant exploité par Marc Restellini, parti depuis fonder, près de la Madeleine, la Pinacothèque de Paris. L'homme avait organisé là quelques accrochages discutables. La Réunion de Musées nationaux en a fait une succursale du Louvre et d'Orsay, avec ce que cela suppose de pouvoir. Comment refuser un tableau à la RMN, si l'on veut encore recevoir une contribution des deux grands musées parisiens? D'où un Cranach d'anthologie. D'où un merveilleuse exposition sur la nuit, vue par la Renaissance. D'où aujourd'hui cet aimable florilège, qui mériterait de s'adresser à d'autres visiteurs que ceux appartenant au troisième âge. 

(1) Les autres aussi ont posté leurs colis. Le Musée d'art et d'histoire de Genève a ainsi envoyé un Pissarro acquis par ses soins avant 1914.

Pratique 

"Paul Durand-Ruel, Le pari de l'impressionnisme", Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu'au 8 février. Tél. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours. Les mardis, mercredis et jeudis de 10h à 19h. Les lundis et vendredis de 10h à 22h. Les samedis et dimanches de 9h à 20h. L'exposition est coproduite avec la National Gallery de Londres et le Philadelphia Museum of Art. Photo (RMN): Un fragment de "La danse à Bougival" de Renoir, qui fait l'affiche.

Prochaine chronique le mardi 13 janvier. Le Kunstmuseum de Bâle montre Dürer et ses amis dessinateurs. Retour aux grands classiques.

 

 

 

 

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