Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Dessiner pour bâtir". Le XVIIe siècle aux Archives Nationales

Crédits: Archives Nationales, Paris 2017

L'exposition a su choisir son cadre. «Dessiner pour bâtir», qui traite de l'architecture française (essentiellement parisienne) du XVIIe siècle, se tient aux Archives Nationales. Or celles-ci occupent dans le Marais l'ancien Hôtel de Soubise, édifié à partir de 1704 par Pierre-Alexis Delamair dont il reste le chef-d’œuvre (1). Vous me direz que nous sommes déjà au XVIIIe siècle. D'accord. Mais le XVIIe s'arrête en réalité à la mort de Louis XIV, le 1er septembre 1715. 

Passionnante, la présentation d'Alexandre Gady et Alexandre Cojannot illustre un métier se mettant en place avec ses règles et ses pratiques. A la Renaissance tout restait encore artisanal et corporatif. Cela n'empêchait pas de construire des palais, ou du moins d'en rêver. Je me souviens ainsi de l'exposition de la Cité de l'Architecture consacrée à Androuet du Cerceau, né en 1510 et mort en 1584 (à Annecy!). Il y avait là des inventions merveilleuses dont plus rien ne subsiste, pour autant qu'elles aient pu se voir matérialisées en un temps endeuillé par les Guerres de Religion.

Un dossier sur le Collège des Quatre-Nations 

Avec le XVIIe, nous entrons dans une époque un peu mieux préservée. C'est le moment où s'édifient les premiers vrais hôtels particuliers de la capitale. La construction du Louvre prend son essor. Saint Gervais et Saint Protais, qui abrite l'unique maquette française conservée de cette époque, reçoit sa façade. Il se crée enfin des monuments nouveaux, comme le Collège des Quatre-Nations, abritant aujourd'hui en front de Seine la Bibliothèque Mazarine et l'Académie française. C'est sans doute la création pour laquelle on conserve aujourd'hui encore le plus de documents et de plans, du premier projet à la réalisation finale. Le Collège fait du coup l'objet ici d'un dossier complet illustrant l'art de bâtir vers 1660. 

La période étudiée par les deux spécialistes illustre bien le passage entre un métier d'artisan, avec ce qu'il suppose d'apprentissages, à un statut d'artiste pourvu du grand atelier où se démènent ses collaborateurs. Petit-neveu d'un architecte déjà célèbre, François Mansart, Jules Hardoin Mansart (Hardoin est en fait son nom de famille) finit comte de Sagonne en 1699. Une vitrine montre sa lettre de noblesse. Aucun peintre n'avait accédé à un tel honneur, même si la fille du peintre Pierre Mignard a fini par épouser un comte. Le bâtisseur s'éloignait du simple assembleur de pierre. C'était déjà un «archistar». Versailles et les Invalides, cela vous pose un homme!

Le rôle de l'Académie 

La fondation d'une Académie Royale en 1671 avait il faut dire changé la face des choses, comme pour les peintres en 1648. L'exposition montre son premier registre. C'est l'un des nombreux documents proposés par «Dessiner pour bâtir», même s'il va de soi que les commissaire ont favorisé les plans et surtout les élévations. Il fallait que le public puisse voir comment un bâtiment prenait forme, puis vie, après avoir été approuvé par son commanditaire. Certains d'entre eux restent aujourd'hui encore liés au nom de leur auteur. Le Luxembourg, de goût florentin vu sa commande par Marie de Médicis, fait surgir le nom de Salomon de Brosse, mort dès 1626. Le Louvre de Louis XIII évoque l'ombre de Jacques Lemercier. Celui de Louis XIV deviendra la chose de Claude Perrault après le rejet par le souverain du ruineux projet soumis par Le Bernin. Prêté par le Louvre, ce dernier fait cependant rêver à ce qu'aurait pu devenir un Paris baroque. Le XVIIe français restera toujours très sage. A la limite parfois de l'ennui. C'est ce qu'on appelle le classicisme. 

Les deux Alexandre et leur décorateur ont dû tenir compte de l'espace, terriblement limité. Les expositions des Archives Nationale souffrent toujours de l'exiguïté des lieux voués aux manifestations temporaires. Il a fallu ruser afin de trouver de la place pour des cimaises supplémentaires. Elles viennent couper la grande salle en deux. Cet artifice laisse peu de place pour les visiteurs, qui manquent parfois de recul. Dommage pour les grands plans qui nous rappellent des merveilles disparues, comme les châteaux de Meudon, Choisy ou Clagny (1). A ce propos quelques béquilles auraient été bien utiles au public. Ce dernier ignore si l'édifice a été ou non construit, s'il subsiste encore et, si oui, dans quel état. Tout le monde ne sait malheureusement pas tout, même si ce tout se trouve sans nul doute dans le catalogue, qui fera date. 

(1) Construit pour Madame de Montespan à côté de Versailles, Clagny n'a jamais été vraiment habité après son refus par la favorite. Le château sera démoli sous Louis XV.

Pratique

«Dessiner pour bâtir», Archives Nationales, 60, rue des Francs-Bourgeois, Paris, jusqu'au 12 mars. Tél. 03331 40 27 64 20, site www.archives-nationales.culture.gouv.fr Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h30, les samedis et dimanches de 14h à 19h.

Photo (Archives Nationales): Projet pour un petit château avec de grand jardins. Nous sommes vers 1630.

Prochaine chronique le vendredi 9 février. Exem au Musée de Carouge. 

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