Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Cognacq-Jay tire de l'ombre Jean-Baptiste Huet et ses animaux

Crédits: Mobilier national/Musée Cognacq-Jay

C'est joli. Trop sans doute pour certains. Jean-Baptiste Huet (1745-1811) a vite remisé la férocité animale de ses premiers tableaux pour se livrer à des pastorales pour le moins artificielles. Je peux ainsi vous soumettre comme illustration l'un de ses projets de tapisserie destiné à la manufacture de Beauvais. Il fallait toute l'imagination du XVIIIe siècle pour inventer une bergère d'opérette tenant son lapin favori au bout d'une laisse de satin bleu. 

Huet (lui même orthographiait parfois Huët) fait aujourd'hui l'objet d'une première rétrospective. Elle se déroule au Musée Cognacq-Jay de Paris, dans quatre petites salles. Rien à voir avec les kilomètres de cimaises du Grand Palais. Il a fallu choisir les tableaux et les dessins entrant dans un écrin reflétant autant le goût des Lumières que celui de l'immédiat avant 1914. Le morceau de réception de l'Artiste, présenté à l'Académie en 1769, fait l'effet d'un géant dans un boudoir. Il mesure pourtant moins de deux mètres de large, cadre (très opulent, il est vrai) non compris.

Le maître du mouton

Si le lieu muséal peut sembler étriqué, ce n'est pas parce que Jean-Baptiste Huet constitue un petit maître. Il en a pourtant adopté la manière et les genres. Chez lui, peu ou pas de peinture d'histoire. Des mythologies, certes, mais aimables. Pratiquement pas de compositions sacrées. L'homme a surtout créé énormément de bergeries. Peintre des animaux, l'homme aurait pu déposer un copyright sur le mouton. Un mouton bien laineux, mais tout propre. Résolument blanc. Si l'artiste, fils, neveu et père de peintre, s'inspire de la nature, il sait au passage l'adapter pour son public. Huet travaillait pour une clientèle d'amateurs distingués (très peu de commandes de la Couronne), très éloignés de la nature dans ce qu'elle peut offrir de plus vulgaire. 

Huet a donc aussi œuvré pour des projets décoratifs. J'ai cité Beauvais. Il y a surtout, dans un genre plus populaire, la toile de Jouy imprimée. De 1783 à sa mort, il a fourni des cartons à l'industriel Oberkampf, le grand producteur de tissu au mètre. Un grand nombre de ces modèles se trouve au Musée des arts décoratifs. Commissaire de l'exposition de Cognacq-Jay, Benjamin Couilleaux en a emprunté un certain nombre, qui garnissent la dernière salle. Il s'agit de dessins résolument néo-classiques. Ils se voient traités comme des gravures, ou plutôt à la manière de papiers peints. Un style très différent des carnets d'estampes de la même époque, où Huet apprenait aux amateurs à dessiner. Ces derniers donnent dans le rococo, alors même que la Révolution a passé. Comme quoi le même auteur peut produire dans des genres différents à la même époque...

Prêts internationaux

Il reste moins difficile de se faire prêter des Huet que des Watteau ou des Boucher. Surtout si on pense qu'aucune exposition n'avait jamais été dédiée à l'artiste. Les musées ont donc répondu favorablement aux demandes. Il fallait en formuler de multiples. Très abondant (il ne se passe pas un mois sans qu'un dessin passe en vente publique), l’œuvre se révèle en effet extrêmement dispersé. Il en existe autant d'éléments en France aux Etats-Unis. Ou ailleurs. Une bonne lecture des cartels indique que nombre de pièces importantes proviennent d'un amateur suisse. Des portraits de chiens, par exemple. Il existait pour eux une forte demande au XVIIIe siècle. Un peintre vivait alors mieux d'animaux domestiques de grandes compositions commandées par l'Eglise. 

Le Louvre, le British Museum, l'Albertina de Vienne, les musées d'Oxford et de Cambridge ont garni une bonne partie des salles. Temple du XVIIIe siècle, Cognacq-Jay ne possède de Huet que deux toiles (assez médiocres) et trois dessins. La plupart des œuvres ont été peu vues. C'est le cas du «Loup percé d'une lance», dont la cruauté rubénienne détonne sur le reste de la production, ô combien paisible. La toile avait disparu pendant plus d'un siècle, avant de se retrouver il y a quelques années en vente publique à Paris chez PIASA. La grande machine mythologique de Jean-Baptiste Huet, un «Hercule et Omphale» assassiné à l'époque par la critique au Salon, reste en revanche à retrouver. La toile modifierait sans doute la personnalité de son auteur, qui tend à gentiment se répéter. Il n'y a guère de chat chez Huet. Sa production n'en ronronne pas moins un peu.

Pratique

«Jean-Baptiste Huet, Le plaisir de la nature», Musée Cognacq-Jay, 8, rue Elzévir, Paris, jusqu'au 5 juin. Tél. 00331 40 27 07 21, site www.museecognacqjay.paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Important catalogue (mais pas trop épais!). 

Ce texte remplace un entretien avec le commissaire Benjamin Couilleaux, dans lequel le commissaire dit ne pas reconnaître ses propos. 

Photo (Mobilier National): La bergère et son lapin à la laisse de satin bleu. Carton pour la manufacture de Beauvais.

 

 

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