Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Cluny fait voyager au Moyen Age

"Nous sommes à la Barbade pour Noël." "Nous revenons juste de l'exposition Jeff Koons à Paris." "Cet été, nous ne sommes à Avignon une seule semaine." Le monde bouge. Ses habitants semblent aujourd'hui prêts à limer sur toutes les autres dépenses pour continuer à voyager. Et les anciens de hocher la tête. De leur temps, les gens restaient arrimés à leur ville ou à leur village. Quand ils étaient sortis une fois de Suisse dans leur vie, ils ressemblaient déjà à des explorateurs. 

Eh bien tout cela est faux! Le Musée de Cluny le prouve à Paris avec "Voyager au Moyen Age". Se voient ici évoqués les déplacements entre la fin de l'Antiquité et le début des temps modernes, qui se caractérisent par un élargissement géographique du monde. Il y a les pèlerins et les guerriers de la foi. Ils partent pour Jérusalem et si possible en reviennent. Chassé-croisé. Les artistes courent d'un chantier à l'autre, n'hésitant pas à franchir les Alpes enneigées dans les deux sens. Les marchands font transiter des marchandises depuis le bout de l'univers connu. La soie vient de Chine. Le lapis-lazuli, nécessaire à bleuir le manteau de la Vierge, arrive d'Afghanistan. Le poivre et la girofle, originaires d'Orient, débarquent dans la Venise de Marco Polo, avant de se voir redistribués au loin. On a pas attendu d'en parler pour inventer la mondialisation.

Un gobelet syrien dans une tombe viking 

Evidemment, ces grands itinérants restent l'exception au sein d'une population avant tout rurale. Le serf demeure attaché à sa glèbe, le paysan libre à sa charrue, l'artisan des villes à son atelier. Le phénomène migratoire apparaît cependant assez large pour faire l'objet de toute une exposition. Celle-ci procède par thèmes, dans ce lieu magique que constituent les anciens thermes de Lutèce. Il s'agit d'expliquer, en utilisant des objets venus d'un peu partout. Les objets sont de grands voyageurs depuis la nuit des temps. On aurait retrouvé le plus ancien ivoire indien à Pompéi. Ici, le visiteur a droit à un gobelet de verre syrien du VIIIe siècle, trouvé dans une tombe viking. On imagine le pari de faire accomplir des milliers de kilomètres à une chose aussi fragile... 

Dans les vitrines, le public trouve de tout. Il y a une lettre de change de 1335 pour éviter de transporter du numéraire facile à dérober sur des routes peu sûres. Deux dessins aquarellés, dus à un inconnu, montrent le retable d'Issenheim de Grünewald, aujourd'hui conservé à Colmar, en cours de fabrication. Les copies comportent des blancs, là où le peintre n'a encore rien réalisé. Un long parchemin de 1439-41 illustre le passage d'un ecclésiastique troyen à travers la France. Il devait annoncer à tous les établissements de son ordre la mort du titulaire de Saint-Bénigne à Dijon, à une époque où le téléphone n'existait pas. L'observateur remarque que l'homme a passé par Genève.

Deux mille moutons pour faire trois bibles

Une émotion certaine se dégage de cette exposition, desservie par la modestie des moyens financiers dont dispose le Musée de Cluny, cet enfant pauvre de l'Etat français. Il suffit de visiter le reste des salles, pourtant bourrées de chefs-d'oeuvre! Une histoire extraordinaire se voit en effet chaque fois racontée. La plus étonnante? Celle sans doute du Codex Aminiatus. Nous sommes en 692, dans l'actuel Nothumberland britannique. L'évêque Ceofrith obtient des pâturages pour nourrir 2000 moutons. Ils seront sacrifiés pour donner les peaux nécessaires à trois copies de la Vulgate, la Bible en latin. Il faudra des années afin de les calligraphier et de les orner de miniatures. Ceofrith part ensuite, avec quelques serviteurs, offrir un exemplaire au pape Grégoire II. Il mourra en chemin, à Langres, en 716. Ses compagnons perdront leur chemin. Le livre n'arrivera jamais à Rome... 

Avec ses 1019 énormes feuilles de parchemin, ce chef-d'oeuvre se trouve cependant là, devant nos yeux, alors que les deux autres versions ont disparu. Conservé à la Bibliothèque Laurentienne de Florence depuis 1786, après avoir passé des siècles près de Sienne, l'ouvrage reste en parfait état. Comme neuf! Ceofirth ne le sait bien sûr pas, à moins qu'il le regarde de très haut. Sa mort en chemin nous apparaît du coup comme le symbole même de l'échec. Il n'en allait pas de même de son temps. Quitter ce monde, alors qu'on se trouvait en pèlerinage, assurait une place confortable dans l'autre. L'âme aussi est une grande voyageuse.

Pratique 

"Voyager au Moyen Age", Musée de Cluny, 6, place Paul-Painlevé, Paris, jusqu'au 23 février. Tél. 00331 53 73 78 00, site www.musee-moyenage.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h15 à 17h45. Photo (DR): Un fragment de la "carte de Peutinger". Tracée au IVe siècle, elle a été recopiée au XIIIe siècle, puis diffusée sous forme de gravure au XVIe siècle.

Prochaine chronique le lundi 8 décembre. Une nouvelle maison de ventes aux enchères va ouvrir à Genève en 2015.

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