Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Christian Lacroix rhabille Cognacq-Jay

Les anciens ont connu le Musée à côté de l'ex-Samaritaine de luxe, 25, boulevard des Capucines (1). C'était la danseuse du vertueux Ernest Cognacq et de son épouse, née Marie-Louise Jaÿ. Au départ, il s'agissait de la collection d'un couple enrichi à la force du poignet. Elle se voyait exposée chez leur enfant unique: le magasin. Les fondateurs de La Samaritaine étaient partis de rien sous le Second-Empire. Ils avaient édifié une fortune du genre de celles qu'évoque Emile Zola dans «Au bonheur des dames». Ernest Cognac était mort à 89 ans, en 1928. La collection (2) devenait alors un musée, légué à la Ville de Paris. 

Patatras! Dans les années 1980, ce témoignage de l'histoire du goût (le XVIIIe siècle revu par 1900) a dû déménager. La Ville avait des vues sur le bel immeuble. Elle a retrouvé un autre domicile pour les meubles, les tableaux et les bibelots, dans le Marais. L'Hôtel de Donon se voyait refait de fond en comble pour leur servir d'écrin. La réfection se révélait lourde, pour user d'un euphémisme. Remontant au XVIe siècle, le bâtiment correspondait plus ou moins au contenu qu'on lui destinait. Plutôt moins. Le mobilier, et surtout les boiseries entraient au chausse-pied, rue Elzévir. L'inauguration se déroula en 1990.

Collections revisitées

Le nouveau Cognacq-Jay commençait son existence. Un fonds patrimonial important, dont un Rembrandt de jeunesse. Quelques expositions plus ou moins bien choisies. Si les dessins de Vincent ou les tableaux de Marguerite Gérard (3) se révélaient à l'aise, il en allait autrement, en 2000, pour la peinture mortifère de l'Italien contemporain Zoran Music. Ces dernières années, l'institution était dirigée par José de Los Llanos, parti diriger depuis à Bordeaux un Musée des beaux-arts non moins coincé par l'espace. Il a été remplacé par Rose-Marie Mousseaux, venue du proche Carnavalet. La dame est archéologue. Après tout, pourquoi pas? L'ancienne responsable du département islamique du Louvre a bien été promue à la direction de Guimet, voué aux arts d'Extrême-orient. 

C'est sous l'impulsion de cette dernière que Christian Lacroix s'est vu invité à jouer avec les collections. Certaines pièces sont descendues dans les caves, alors que d'autres en remontaient. L'ex-couturier, dont la maison a brutalement fermé en 2010, a obtenu toute la maison. Il fallait lui donner un coup de jeune. Précisons que l'installation dans le petit Hôtel de Donon souligne les limites du don Cognacq-Jay. C'est le côté le plus démodé du XVIIIe qui y domine. Un goût très bourgeois, en dépit de certaines pièces magnifiques. Nous ne sommes ni chez les Rothschild anglais, à Waddesdon Manor, ni chez les Camondo à Paris.

Un résultat décoiffant 

Lacroix, qui travaille désormais à la commande, a pris le tout à bras le corps. Avec amour et fantaisie. N'oublions pas que l'homme a fait l'Ecole du Louvre. Il pensait alors conserver un musée. La place était ici limitée par la disposition des salles. L'argent aussi, sans doute. Il n'y a pas là ce faste qui caractérisait l'année (2008) où l'Arlésien avait mis en scène les «Rencontres» photographiques de sa ville. Le Musée Réattu (une quarantaine de chambres) et l'Archevêché avaient alors été tendus de moquettes ou de tissus créés pour l'occasion. Une vraie folie. 

Le résultat n'en apparaît pas moins décoiffant. Les tableaux sont présentés par rangées sur les murs. Des photos contemporaines se mêlent aux toiles de Boucher ou de Fragonard. Aux objets anciens, présentés sur des tables, se joignent des créations actuelles, conçues dans le même style. Il y a bien sûr aussi des robes. Il s'agit de costumes d'opéra, genre dans lequel Lacroix excelle, même si on plaint certaines cantatrices de devoir pousser un contre-ut ainsi engoncées. La mode conçue par Lacroix était, rappelons-le déjà spectaculaire jusqu'à l'excès.

Aucune ironie 

Le parcours se refait ainsi de manière décalée, mais jamais ironique. Le regard du maître demeure respectueux. Il met en valeur. Il colore. Il réchauffe. A la limite, on pourrait dire que Lacroix redonne vie à un musée un peu vieillot. Quand l'exposition prendra fin, en avril, il restera d'ailleurs beaucoup de son passage. Après quelques travaux, dus à vingt-cinq ans d'usage, l'Hôtel de Donon en gardera le parcours remodelé. On aimerait qu'il en subsiste aussi quelques créations, évoquant l'atmosphère débridée du proche Musée de la chasse et de la nature. De nouvelles exposition auront lieu. L'une s'annonce en phase avec le lieu. C'est une rétrospective dédiée à Jean-Baptiste Huet (1745-1811), peintre, dessinateur et créateur de toiles de Jouy. Un joli artiste que devaient aimer les Cognacq. Un artiste du coup un peu au purgatoire... 

(1) Ceci me fait penser au fait que jugement vient d'être rendu sur les projets (avec début d'exécution) de démolitions d'immeubles jouxtant l'ancienne Samaritaine, fermée en 2005. Le bâtiment moderniste ne se fera pas. D'où un déchaînement médiatique contre cette limitation au renouveau contemporain. Le fait que le perdant du procès soit LVMH ne semble pas un hasard. La presse se doit de soutenir le surpuissant Bernard Arnault. 

(2) Toute la collection n'a pas fini à la Ville. Gabriel Cognacq, petit-neveu du couple, a reçu sa part, qu'il a fortement accrue. Il y ainsi eu des ventes Cognacq, en 1952. Des œuvres importantes en sont issues, dont «La jeune fille aux chiens» de Fragonard, que possède aujourd'hui Jeff Koons. 

(3) J'ai parlé dans ce blog de l'exposition Vincent, Marguerite Gérard, femme peintre, était la belle-sœur de Fragonard.

Pratique

«Lumières, Carte blanche à Christian Lacroix», Musée Cognacq-Jay, 8, rue Elzevir, Palais, jusqu'au 19 avril. Tél. 00331 40 27 07 21, site www.museecognacqjay.paris.fr Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 10h à 18h. Photo (DR): L'un des projets du couturier pour une salle de Cognacq-Jay.

Prochaine chronique le dimanche 18 janvier. Retour à Milan, où le Museo Poldi Pezzoli rend hommage à deux frères actifs au XVe siècle, les Pollaiolo.

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