Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Carnavalet et les 50 ans de la "loi Malraux" appliquée au Marais

Le bâtiment peut servir d'exemple pratique à l'exposition qui s'y tient. La cour de l'Hôtel Carnavalet sort d'un ravalement. Il évitera à ses façades sculptées des XVIe et XVIIe siècles de se déliter davantage. La mesure s'imposait. Il y a, comme ça, des choses finissant par devenir urgentes. Surtout quand on s'apprête à accueillir, dans les salles temporaires, «Le Marais en héritage(s)»... 

De quoi s'agit-il? De célébrer pour Paris les 50 ans d'application de la «loi Malraux». Promu ministre de la Culture par le général de Gaulle en 1958, l'écrivain s'était inquiété des transformations subies par les centres urbains. Il fallait assurer d'urgence leur survie, par classement d'un périmètre protégé. La France vivait jusque là sur le concept, visiblement dépassé, du monument historique. Il y avait bien une loi de 1930 assurant la conservation des sites et une autre de 1943 permettant de sauver les abords de cathédrales ou autres. Tout cela restait bien léger, alors que le souffle économique des «30 Glorieuses» renversait tout sur son passage.

Sarlat, puis Lyon et Paris 

Le 4 août 1962, l'initiative Malraux permettait de protéger des quartiers entiers, avec restaurations et reconversions. Le premier secteur sauvegardé ne courait en fait aucune menace. Une ville de moins de 10.000 habitants ne risque pas grand chose, si ce n'est de perdre encore davantage ses habitants. Tout a donc commencé par Sarlat, dans le Périgord. Lyon posait plus de problèmes. Louis Pradel, un fou furieux, entendait raser les quartier anciens en bords de Saône au nom de la modernité et de l'hygiène. Malraux a agi là vite et fort. Il fallait aussi faire quelque chose pour la capitale. Ce sera la réhabilitation du Marais, alors dans un état épouvantable. 

Il faut dire que le quartier venait de passer plus de deux siècles néfastes. Il avait été le domicile le plus «in», le plus «people» du XVIIe siècle, après l'aménagement par Henri IV de la place des Vosges (qui s'appelait alors la place Royale). Nobles et financiers avaient construit des hôtels particuliers à tour de bras. Leurs successeurs avaient continué jusque dans les années 1750. Et puis, la mode avait changé. La rive gauche, la chaussée d'Antin trouvaient leurs adeptes, avant que le XIXe siècle leur préfère la plaine Monceau. Les bâtiments du Marais ont été reconvertis à la longue en ateliers, en écoles ou en petites usines, après vente ou destruction de leurs décors. Faute d'entretien, ces édifices menaçaient ruine.

Laon en tête

Sur les quelque 6000 hectares de périmètres aujourd'hui protégés en France, le Marais se situe, par sa surface, dans la moyenne supérieure. Ses 126 hectares occupent un terrain plus vaste que Dijon (107), Aix-en-Provence (69) ou Lyon (31 seulement). L'orgueilleuse capitale n'en est pas moins largement dépassée par Avignon (173), Toulouse (230), Besançon (238) ou Versailles (296). Pour tout dire, le champion national semble Laon, à qui personne n'aurait pensé, en dépit d'une admirable cathédrale gothique. Laon possède 370 hectares protégés. Quasi la ville entière. Tous les propriétaires ayant besoin de travaux de réfection peuvent donc y espérer de une aide.

Il faut dire que Paris constitue un point sensible, pour ne pas dire névralgique. Il est clair que le mètre carré de terrain vaut ici davantage qu'à Laon. Les admirateurs du patrimoine doivent donc lutter contre des spéculateurs. Aujourd'hui encore, Carnavalet reflète des discours ambigus. Ils sont pourtant tenus par des architectes des Bâtiments de France. Pour Daniel Duché, «le passé est intéressant à partir du moment où on s'appuie dessus pour bâtir l'avenir.» Sophie Hyafil pense, elle, que «l'architecture moderne a sa place dans un quartier ancien.»

Une maire trop entreprenante 

C'est hélas la voie ouverte à tout, et donc à n'importe quoi, même s'il faut bien admettre que «l'architecture de complément», encouragée dans les années 1960 et 1970, s'est révélée exécrable. S'il demeure clair qu'on ne va pas tout raser, comme l'aurait fait Le Corbusier, on peut, avec de telles phrases, craindre un coup d'éclat comme les démolitions autorisées de maisons du XVIIe siècle afin de laisser place à la nouvelle Samaritaine, avec façade de verre conçue par le bureau japonais Sanaa. Cela dit, le contemporain a aussi connu des réussites dans le quartier. Il suffit de citer l'étroit immeuble des architectes Chartier et Corbasson de 2003-2009, rue Saint-Antoine. 

Les discours lénifiants tenus dans l'exposition doivent se révéler du goût d'Anne Hidalgo, maire de Paris. Le Musée Carnavalet est d'ailleurs un musée de sa Ville. On sait que cette autocratique personne (qui aimerait d'ailleurs se voir chargée de la «protection» du Marais) s'en prend souvent au patrimoine. Pas de manière frontale, bien sûr. Elle agit latéralement. Il convient d'«améliorer», de «rajeunir» et surtout de «réveiller». Je vous ai déjà raconté comment le Ministère de la Marine, place de la Concorde (hors du Marais, donc) a échappé à un projet Nouvel particulièrement pervers, mais il reste la gare du Nord. «Le Marais en héritage(s)» n'a donc rien du brûlot attendu. Il récite un discours purement consensuel.

Gentrification terrifiante 

Il n'y a en effet pas que l'architecture qui pose des problèmes. Depuis trois décennies, le quartier a été non pas détruit, mais dénaturé. Ses habitants modestes ont été chassés. Ses artisans ont disparu. Ses petits commerces aussi. Ses vieux cafés itou. Le décor de verre peint des anciennes boulangeries abritent maintenant des boutiques de fringues hors de prix. Pour tout dire, le Marais est devenu, avec Saint-Germain-des-Prés, un des endroits les plus chers de la capitale. Une dérive que n'avait sûrement pas prévue André Malraux en promulguant sa loi le 4 août 1962.

Pratique

«Le Marais en héritage(s)», Musée Carnavalet, 16, rue des Francs-Bourgeois, Paris, jusqu'au 28 février 2016. Tél. 00331 44 59 58 58, site www.museecarnavalet-paris.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (DR): L'exemple même d'une mauvaise reconversion. Les vieilles boulangeries du Marais sont devenues des boutiques de mode hors de prix.

 

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