Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS-BOLOGNE/Longhi historien d'art inspiré

Pas d'art ancien sans experts. Il faut un œil pour distinguer les mains (et les faux) dans la surabondante peinture des XIVe, XVe, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle, où rares demeurent les tableaux signés et datés. D'où des controverses sans fin, décourageant les musées comme les privés. Chacun aime savoir sur quel pied danser. Certains toiles ont connu cinq ou six attributions tentant de les sortir de leur anonymat. Une impression de brouillard assez gênante.

L'Italie a connu trois maîtres du genre. Un genre auquel Paris et Bologne sacrifient aujourd'hui avec deux hommages à Roberto Longhi. Le premier est Bernard Berenson, que l'on appelait à l'époque BB, comme une certaine Brigitte Bardot. Né en 1865, il s’agissait un Lituanien nommé Volrojenski. Ses parents ont tôt émigré aux USA, ce qui a permis au petit prodige de devenir un produit d'Harvard. Berenson reste un attributioniste. Ses livres ressemblent à des listes. Il a servi de conseiller à quelques grands collectionneurs et surtout au marchand Joseph Duveen. Une alliance difficilement pardonnée par la suite, mais on ne raisonnait pas «éthique», avant 1914. Installé à Florence, Berenson a beaucoup acheté pour lui-même. Il est mort en 1959.

Un pur universitaire 

A cette époque, Longhi régnait depuis longtemps. Né en 1890, il s'agit d'un universitaire. Si Berenson restait frileusement centré sur la première Renaissance, Longhi allait non seulement «De Giotto à Caravage», pour reprendre le titre de l'actuelle exposition du Musée Jacquemart-André, mais plus loin. Lié aux futuristes, il a été à Bologne l'ami de Giorgio Morandi, auteur des plus célèbres natures mortes du XXe siècle. Piero della Francesca, longtemps sous-estimé, et Caravage, franchement rejeté aux XVIIIe et XIXe siècles, lui doivent beaucoup de leur gloire présente. Disparu en 1970, Longhi a collectionné dès 1926. Une partie des œuvres proposées à Paris appartiennent à sa fondation, mais pas toutes, comme nous le verrons. 

Il fallait un successeur à cet homme plutôt réservé. Ce fut le tonitruant Federico Zeri (1921-1998). Lié davantage au marché, puis aux institutions, qu'au monde universitaire, Zeri avait un appétit quasi universel. Il tranchait aussi bien sur la sculpture grecque antique que sur Picasso. A côté de ses livres «sérieux», il en écrivait d'autres où il laissait courir sa verve, racontant aussi bien ses débuts cocasses pour le marchand Contini Bonacossi que ses rapports très personnels avec une star d'Hollywood. Zeri n'hésitait pas à dénoncer un faux à la TV et à se donner ainsi en spectacle. Il fascinait les amateurs par sa mémoire. On lui montrait un morceau inconnu de polyptyque aux USA, il vous disait quel musée italien possédait un autre fragment du retable, Zeri a, lui aussi, beaucoup acheté. Il a légué par pans entiers ses collections à différentes villes, dont Bergame.

Tableaux importants à Paris 

Il serait temps de revenir au doublé Longhi, même s'il faut préciser que Zeri n'a pas été remplacé. A 91 ans, Mina Gregori se met toujours sur les rangs, découvrant ici un supposé Caravage et là un prétendu Michel-Ange, mais elle ne jouit pas de la même autorité (1). Longhi peut donc triompher à Paris dans une exposition illustrant à la fois son goût de collectionneur et les découvertes qu'il a pu opérer. Il y a un Piero della Francesca venu de Venise, un Caravage du Pitti, un Cosme Tura (sublime peintre ferrarais du XVe siècle) d'Ajaccio, un Masaccio des Offices, plus quelques tableaux maison. Nélie Jacquemart a figé la collection, installant ce qu'elle jugeait le meilleur à Paris et plaçant le reste à Chaalis, où existe un second Musée Jacquemart-André. C'est là que Longhi avait identifié un Giotto ne pouvant revenir boulevard Haussmann qu'en «guest star». 

L'exposition est bien faite. Elle se loge comme elle peut dans des salles semblant créées dans d'ex-chambres de bonnes. Il y a beaucoup de monde, plutôt âgé. Les dames adorent ensuite manger au rez-de-chaussée, sous un plafond décoré d'une fresque de Tiepolo. Un luxe qui tranche avec l'ensemble proposé au Palazzo Fava de Bologne, ouvert au public pour l'occasion. Si le décor des salles, exécuté vers 1590, est bien des trois Carrache, tout se voit ici accroché à la va-comme-je-te-pousse. Et ne parlons pas de l'éclairage. Affreux. Disons qu'il y a un peu de lumière pour éclairer des tableaux, placés dans un ordre chronologique. Notez que le parcours, sur trois étages, se révèle plus long. Il va «De Cimabue à Morandi».

Une histoire à Bologne

Quel est le thème de l'exposition bolonaise? Une histoire de la peinture dans la ville. Tout se base sur un cours donné par Longhi à l'Université de la ville en 1934, «Momenti della pittura bolognese». Le professeur dressait un panorama donnant enfin l'impression d'une continuité. Bologne possédait une tradition aussi riche et aussi longue que Venise ou Florence. Il y a aux murs des primitifs comme des peintres presque actuels, venus de musées, d'églises comme de maisons particulières. Le meilleur (la «Sainte Cécile» envoyée par Raphaël à Bologne, Le Guerchin, Guido Reni...) voisine avec des choses assez médiocres. 

C'est Vittorio Sgarbi, connu pour des expositions fourre-tout, souvent proposées au Palazzo Reale de Milan, qui signe le commissariat. L'homme a de l'entregent. Il jouit d'appuis solides. Il sait se vendre. Il y a ainsi, dans «Il Giornale dell'Arte» d'avril dernier, trois pages entières pour vanter l'événement du Palazzo Fava. Je vous donne en mille le nom du signataire de l'article. Eh bien, c'est Vittorio Sgarbi lui-même! 

(1) Mina Gregori est la commissaire de l'exposition de Paris. Elle a été l'élève de Longhi, comme du reste Pier Paolo Pasolini, que le Jacquemart-André rapproche du Caravage.

Pratique

«De Giotto au Caravage», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 20 juillet. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le lundi jusqu'à 20h30. «Da Cimabue à Morandi, Felsina Pittrice», Palazzo Fava, 2, via Manzoni, jusqu'au 30 août. Tél. 0039051 19 93 63 06, site (particulièrement complexe) www.geniusbononiae.it Ouvert le lundi de 12h à 19h, les mardis, mercredis, jeudis et dimanches de 9h à 19h, les vendredis et samedis jusqu'à 20h. Nombreux parcours dans la ville. Photo (DR): "L'Amour endormi". Un Caravage venu à Paris du Palazzzo Pitti de Florence.

Prochaine chronique le dimanche 24 mai. Photo en campagne genevoise. Versoix et Chêne-Bourg.

 

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