Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg révèle Marcel Duchamp peintre

Il est bien là! Le "Nu descendant un escalier" de Marcel Duchamp est devenu si mythique que le visiteur s'étonne doublement en le découvrant au Centre Pompidou. Le musée de Philadelphie ne le laisse normalement jamais sortir. Peu d'amateurs visitant la cité américaine, le tableau a été en fait peu vu "pour de vrai". D'où la seconde surprise. Je m'attendais à une toile plus vaste. Je pensais naïvement que seule une œuvre monumentale avait pu frapper les Américains lors de l'historique exposition de l'Armory Show en 1913... 

Pourquoi cette présence actuelle? Parce que Paris propose une nouvelle approche de Duchamp. Il ne s'agit plus de célébrer le père (puis grand-père et même arrière-grand-père) des artistes conceptuels, mais le peintre. En charge de l'opération, Cécile Debray n'a-t-elle pas choisi d'intituler sa rétrospective "Marcel Duchamp, La peinture, même"? Une vision s'arrêtant en 1923, alors que l'homme est mort en 1968. On sait qu'il laissera à cette date son "Grand verre", commencé en 1915, "définitivement inachevé". Notons tout de même que l'actuelle présentation de Beaubourg peut présenter une suite de gravures datant des derniers mois de la vie du Français, tôt naturalisé Américain. Elles s'inspirent d'Ingres comme de Courbet. Avec un peu de dérision, tout de même. L'une des estampes se voit signée Marcellus D...

Prêt généreux de Philadelphie 

Au sixième étage du Centre, tout est là. Ou presque. Dans un élan de générosité rare dans le monde muséal (1), Philadelphie a prêté l'intégralité de sa collection Duchamp, donnée à l'institution par Walter Conrad Arensberg. Manque juste l'original du "Grand Verre", trop fragile pour voyager. Il en existe cependant trois copies officielles. L'une d'elles peut du coup trôner dans la dernière salle, entourée de brouillons manuscrits et ponctuée des mots du maître, débités à haute voix par un acteur enregistré. La grand messe! Difficile de mieux faire sentir l'importance de la chose, même si le message finit pas se brouiller à force d'informations... 

Le long du parcours figure donc une production picturale moins parcimonieuse que le veut la légende. Né en 1887, Duchamp a commencé par donner des dessins destinés aux revues humoristiques, comme son frère Jacques Villon. Puis il est parti dans toutes les directions, à une époque où les mouvements se terminant en "isme" se suivaient sans trop se ressembler. Il y a eu chez lui un peu de symbolisme, Un doigt de fauvisme. Un zeste de cubisme. Une pincée de futurisme. Le débutant faisait ses gammes. Cécile Debray le met du coup en regard de ses contemporains. Ce n'est pas toujours flatteur pour celui à qui on rend hommage. Le Rouennais fait pâle figure à côté d'un Fernand Léger sublime ou d'un Matisse des grands jours.

Une personnalité sacralisée 

Qu'importe! L'homme reste sacralisé par les historiens d'art. Tout ce qui vient de lui se révèle génial. On atteint le fétichisme. En 1997 déjà, la France a accepté en dation (paiement pour droits de mutation) 269 bouts de papier comprenant des notes éparses. Trésor national. Encore méconnu dans les années 1970, Duchamp passe maintenant pour "l'artiste le plus important du XXe siècle". Un joli contresens pour celui qui annonçait la mort de l'art! Cet avis tient du dogme. Jean Clair, qui avait monté à Beaubourg alors une première rétrospective Duchamp en 1977, le confirme dans "Le Figaro" du 29 septembre. "Plus important que Picasso". Un Picasso dont il a pourtant conservé le musée parisien pendant dix-sept ans. 

Il faut voir plusieurs choses dans cette affirmation autoritaire. La première tient du marketing. Chaque fois que Paris expose un artiste, il devient d'office "le meilleur" pour une presse complaisante . On imagine l'accueil qui sera réservé à Jeff Koons, prochain client de Beaubourg. La seconde raison semble liée à un besoin assez malsain de hiérarchie. Je veux bien que certains créateurs sont nettement plus doués que d'autres. Mais pourquoi se livrer à une compétition ressemblant à l'élection de Miss Univers? Le troisième motif découle d'un besoin désespéré d'intellectualité. On a là un penseur difficile. Elitaire. Or l'esprit doit primer sur la matière.

L'importance de l'attitude 

Il faut pourtant bien l'admettre. Ce qui apparaît capital chez Duchamp (comme plus tard chez Joseph Beuys), ce sont les idées, les attitudes, les visions, les démarches. En inventant le "ready made" il y a juste un siècle, le Français a bouleversé le statut de l'artiste. C'est la volonté de créer, et non plus l’œuvre finale, qui se trouve désormais au centre des préoccupations. Le "ready made" (il y en a par la force des choses fort peu dans l'exposition actuelle) est un objet élu. Il se voit désigné en tant que création aboutie par un homme (ou une femme) opérant une opération alchimique. Le plomb devient or, puis parfois argent en vertu de la magie du marché de l'art. 

On peut comprendre l'actuelle fascination pour Duchamp. Mais cette fascination risque ici de se heurter aux dures réalités. A quelques exceptions près (Le "Nu", le "Portrait de mon père", "La broyeuse de cacao", le "Grand Verre"...) la peinture du maître reste ce qu'elle est. Moyenne. Dans l'esprit avant-gardiste des débuts du XXe siècle. Mais cela, il reste évidemment interdit de le dire. Surtout en ce moment.

(1) D'autant plus que l'exposition n'ira pas à Philadelphie.

Pratique 

"Marcel Duchamp, La peinture même", Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 5 janvier 2015. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. Photo (Centre Pompidou): Un tableau de 1910, l'année la plus productrice de la formation de Marcel Duchamp.

Prochaine chronique le jeudi 2 octobre. Plusieurs livres paraissent sur Duchamp, dont deux d'interviews. L'intéressé se montre plus simple que ses exégètes.

P.S. J'allais oublier! Le propriétaire de l'immeuble où se trouve la galerie Laurence Bernard, 2, rue des Vieux-Grenadiers à Genève, est miraculeusement revenu sur sa décision. L'installation des frères Chapuisat est donc restée telle quelle. Elle demeure visible jusqu'au 18 octobre. Je devrais normalement publier mon entretien avec Gregory Chapuisat d'ici-là.

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