Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg rend hommage à l'Américain de Rome Cy Twombly

Crédits: AFP

Cy Twombly s'est installé au Centre Pompidou pour cinq mois. Une longue durée. La chose tient autant à la difficulté de monter la rétrospective d'un artiste américain particulièrement cher qu'au ralentissement général de l'institution en 2017. Il faut dire que c'est celle de ses 40 ans d'existence. Beaubourg a donc décidé de se tourner vers l'extérieur en organisant 40 expositions à Paris et en province. Une entreprise qui ne se règle pas en deux coups de cuiller à pot, même si l'on répand ses chefs-d’œuvre à la louche. 

Mort en 2011 à 83 ans, Twombly n'est pas une star. L'homme a toujours évité d'en devenir une. Peu d'apparitions publiques. Pratiquement pas d'entretiens accordés à la presse, même spécialisée. Un nombre de portraits photo disponibles limité. Une vie passée en Italie, loin des centres névralgiques américains, où se font et se défont les réputations (il a cependant tôt été représenté à New York par le grand galeriste Leo Castelli). Ajoutez à cela des références historiques et littéraires gênantes pour le grand public. Homère ou Ovide, voilà qui trouble les amateurs d'art abstrait. Et pourtant! En novembre 2015, une de ses toiles de 1968 s'est vendue chez Sotheby's pour 70,5 millions de dollars, battant ainsi de peu un record établi à 69,6 millions par Christie's l'année précédente. Le prix (plutôt élevé) d'une tardive reconnaissance au pays natal!

Un goût classique prononcé

Twombly a en effet vu le jour à Lexington au printemps 1928. Attention! C'est en Virginie. Un gros village sans rapport avec les cités plus importantes du même nom au Kentucky ou au Massachusetts. Le peintre ne rompra jamais le lien avec ce qui deviendra l'un de ses retraites, entre deux séjours à Rome, Gaète ou Bolsène. La formation du débutant reste classique. L'obtention d'une importante bourse, en 1952, lui fait découvrir en compagnie de Robert Rauschenberg l'Afrique du Nord et surtout l'Europe. L'Italie est son coup de foudre. Son épouse s'appellera en plus Luisa Tatiana Franchetti. Leur fils, Alessandro réussit du reste actuellement une jolie carrière artistique sous son prénom transalpin (l'autre étant Cyrus). 

Le couple s'installe à Rome en 1959. Faut-il voir là une provincialisation? Pas du tout! Dans les années 1950, la ville apparaît comme une «caput mundi». Tout le monde est là. Hollywood a émigré à Cinecittà. Tennessee Williams y trouve son inspiration théâtrale. La mode italienne explose, faisant trembler Paris. Le monde entier lit du Moravia. Soutenue par Peggy Guggenheim, la peinture abstraite italienne apparaît enfin comme importante, même si elle conserve aujourd’hui encore une certaine peine à se faire reconnaître par le public hors de la Péninsule. Bref, c'est l'endroit où il faut être, surtout si l'on se sent féru d'histoire, de mythologie et de poésie antique. Twombly peut ainsi dédier des cycles entiers à «Goethe en Italie» ou à la bataille de Lépante, la grande victoire catholique de 1571 sur les Turcs ottomans.

Toujours plus coloré 

Le style de l'artiste connaît pourtant une lente évolution. Après des débuts encore impersonnels aux Etats-Unis, il signe des tableaux presque tout blancs (peinture industrielle), sur lesquels l'Américain trace des signes en forme de graffitis gris. Aucune couleur. Sa carrière postérieure se déroule un peu, même si l'inspiration peut sembler très différente, à la manière de de Frank Stella, autre achrome. Ce minimalisme, cette austérité gardent longtemps de la peine à se voir admise. Pour la masse des amateurs, Twombly se contente de gribouillis d'enfant ou, pire encore, d'écritures de pissotière. Il s'agit pourtant de sa période la plus créatrice et la plus riche. La plus radicale en tout cas, pour employer le grand adjectif à la mode. 

Puis, comme Stella, et la rétrospective montée par Jonas Storsve le prouve bien au sixième étage de Beaubourg, le format augmente, tandis que la couleur apparaît. Le rouge, surtout, qui évoque le sang. Notons cependant que, contrairement à son compatriote, Twombly s'abstient du relief et de la diamantine. Il ne bifurque pas vers un néo-baroque décoratif. Ses préoccupations restent en effet graves. Ce n'est pas un joyeux, comme le prouvent les trois séries sur lesquelles Paris a décidé de mettre l'accent. L'empereur Commode, pour lequel Twombly propose en 1963 neuf "discours", reste l'un de plus sanguinaires de l'histoire romaine. «Fifty Days at Iliam» (1977-1978) dépeint la brutalité de la guerre de Troie. Le couronnement de Sésostris, pharaon du Moyen Empire évoqué en 2000, suppose enfin une théologie complexe. Tout le monde ne peut pas produire des cœurs et des petits chiens rutilants à la manière de Jeff Koons!

Déclin final

Il n'en demeure pas moins qu'il survient un certain déclin chez Twombly passé 2000. Le spectateur a l'impression, devant ces toiles aux rouges et aux verts devenus agressifs, que la messe est dite. Si l'exposition parallèle à Paris de la galerie Gagosian reste très digne en se concentrant sur la suite «Orphée» de 1968, il faut ainsi éviter le grand plafond (400 mètres carrés), dévoilé en 2010 dans la salle des bronzes antiques du Louvre. Le fond bleu pétard se révèle presque insupportable. La rétrospective, soutenue par la Fondation Cy Twombly, est cependant allée jusqu'au bout. Fin en 2011. Question de principe. 

Je terminerai en rappelant que cette exposition assez peu visitée (trop intellectuelle, sans doute) concerne un créateur lié à la Suisse alémanique. Twombly a entretenu des liens étroits avec le Kunsthaus de Zurich, qui avait acheté nombre des ses toiles au bon moment (dont les «Goethe en Italie»). Il lui a notamment confié une bonne partie de son œuvre sculpté. Des assemblages peints en blanc («la peinture blanche est mon marbre»). L'Américain se voit par ailleurs bien représenté au Kunstmuseum de Bâle. Ce dernier n'a-t-il pas pu proposer, début 2016, un accrochage uniquement composé de pièces lui appartenant? Des pièces essentiellement des années 1950 à 1980. La crème, quoi...

Pratique 

«Cy Twombly», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 24 avril. Tél. 00331 44 78 12 33, site (une horreur!) www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. L'exposition de la galerie Gagosian, 4, rue de Ponthieu à Paris, dure jusqu'au 18 février. Elle tourne autour du cycle «Orphée» de 1968. Tél. 00331 75 00 05 92, site www.gagosian.com Ouvert de 11h à 19h. 

Photo (AFP): La vente du Twombly à 70,5 millions de dollars en 2015 chez Sotheby's.

Prochaine chronique le mardi 13 décembre. Le Musée Rath propose à Genève «Le retour des ténèbres».

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