Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg réaménage son étage muséal contemporain

Crédits: Giuseppe Penone/ADAGP/Centre Pompidou, Paris 2017

On l'oublie trop souvent. Le Centre Pompidou ne forme pas qu'un lieu d'expositions, alignant les «block busters» (dont certains se cassent néanmoins la gueule) et les expositions contemporaines. Reléguées sur la mezzanine, ces dernières occupent en fait une place congrue. Le pointu se trouve désormais au Palais de Tokyo. Notons cependant que le Prix Marcel Duchamp de cette année n'était pas mal du tout. Je n'en dirais pas autant de l'actuel (jusqu'au 18 décembre) «Cosmopolis», auquel je n'ai rigoureusement rien compris. Une chose qui ne me dérange par ailleurs pas. 

Non! Beaubourg, c'est aussi un musée. Le premier d'art moderne et contemporain d'Europe, même si la Tate londonienne affiche aujourd'hui des prétentions et si le Reina Sofia madrilène comme le MAXXI romain se profilent à l'horizon. On sait que le Musée national d'art moderne reste relativement jeune. Il a vu le jour en 1947, dix-huit ans après le MoMA new-yorkais. Sans un sou, ou presque. Sans beaucoup de tableaux non plus. Le pauvre Jean Cassou, son premier directeur, allait faire la tournée des veuves d'artistes. La chose a bien réussi à la longue. Que serait aujourd'hui la partie classique de Beaubourg sans Mesdames Eugénie-Emilienne Dufy, Marcelle Braque, Eugénie Kupka ou Nina Kandinsky?

Changement par étage

Je ne vais pas refaire l'histoire ultérieure, mais tout a continué avec la dation, qui permet de payer en nature (ici en œuvres) des droits de mutation. Il n'y a pas d'année sans que des héritiers se voient ponctionnés par l'Etat, qui déduit de leur succession des toiles et des sculptures à prix un peu cassés. Ajoutez les grands donateurs (1), le mécénat de société, des achats tout de même et vous comprendrez que le fonds du musée ait sextuplé depuis son ouverture en 1977. Une fringale. Que dis-je? Une boulimie. Avec un côté écureuil me gênant un peu. Pompidou n'est pas très fort pour redistribuer ses noisettes aux institutions de province, qui en auraient pourtant besoin. Il préfère en ce moment jouer au Guggenheim en créant des annexes. Il y a eu Metz. On parle aujourd'hui sans rire de Ferney. Hongkong et Moscou sont dans le viseur. Nous sommes à l'ère des multinationales. 

Tous les deux ans environ, le musée parisien regarnit l'un de ses deux étages. Je rappelle que le cinquième est réservé aux avant-gardes classiques. Le quatrième part des années 1960, ayant marqué l'émergence du contemporain, pour arriver à aujourd'hui. Tout reste généralement «propre en ordre», comme on dit en Suisse. Rien d'insolite. Rien de dissident. L'accrochage tiers-mondiste proposé en 2013 pour les années 1905 à 1960 par Catherine Grenier, aujourd'hui à la tête de la Fondation Giacometti, avait été balayé dès l'arrivée au pouvoir de Bernard Blistène. Celui-ci a proposé par la suite à sa place une présentation pour le moins conformiste. Le grand défilé des mouvements novateurs sacralisés par l'histoire de l'art. Ce monument d'académisme demeure en place fin 2017. Si vous voulez voir quelque chose d'un peu plus astringent, allez ailleurs! A La Piscine de Roubaix, par exemple.

Un choix collectif 

C'est maintenant le quatrième étage qui vient de faire peau neuve. Oh, pas si neuve que ça! Collectif, et ne reflétant du coup aucun goût personnel, l'actuel accrochage apparaît tout aussi conventionnl. Il y avait pourtant eu un effort pour faire de la place en 2016 à une impressionnante donation d'art soviétique et russe d'après 1970. Cette fois, c'est le grand retour des installations phares. L'antichambre conçue à l'Elysée pour les appartement privé des Pompidou a été remontée. Il s'agit là d'une création d'Yaacov Agam, extrêmement datée. Il y a aussi le Magasin de Ben, récemment revu à la rétrospective du Niçois organisée par le Musée Maillol. Le Jardin de Jean Dubuffet. Le «Plight» de Joseph Beuys, avec tous ses feutres. Les feuilles de lauriers embaumantes de Giuseppe Penone («Respirare l'ombra»). Le réfrigérateur carrelé blanc de Jean-Pierre Raynaud, qu'il serait un jour amusant de déposer chez Georges, le très snob restaurant du Centre. 

Autour de ce qui constitue au propre comme au figuré de gros morceaux, l'équipe de Beaubourg propose un ensemble assez plan-pan de peintures et de sculptures, où j'ai noté quelques Suisses dont Rémy Zaugg ou Olivier Mosset. Il y a un Espace prospectif afin de faire jeune. La principale originalité (j'ai failli écrire «la seule originalité») de ce magma sans surprise est l'«Invitation» adressée aux FRAC (ou Fonds régionaux d'art contemporain). On sait que ces entités, créées dans les années 1980 par Jack Lang, devaient décentraliser l'art tout en le cachant. Chaque région en possédait un, mais aucun lieu d'exposition fixe n'était prévu. D'où l'actuelle dispersion des achats dans des musées  tournés vers le présent comme Nimes, Rennes ou Nantes.

Vingt-trois pièces en tout

Certains FRAC ont effectué de bons achats. L'artiste a été acquis à bas prix. Il y a aussi plein de créateurs provisoirement, ou définitivement, oubliés. Beaubourg a donc décidé pour ses 40 ans de faire un mini bilan. Une goutte d'eau sur cette marée noire d'emplettes en pagaille. L'idée était de montrer des plasticiens "non représentés dans les collections du Centre". Il y a en tout vingt-trois pièces. Une seule par FRAC (2). A ce niveau de parcimonie, il me semble qu'on accueille le cousin de province. Il eut été plus judicieux d'offrir aux FRAC l'étage complet.

(1) L'artiste américain Jim Dine vint d'offrir 26 de ses créationsau Centre.
(2) En bonne logique, le nombre de FRAC devrait diminuer aèprès le nouveau découpage territorial de la fin du quinquennat François Hollande.

Pratique

Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'en juin 2018. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

Photo (Giuseppe Penone/ADAGP/Centre Pompidou, Paris 2017): Un petit bout des feuilles de laurier odorantes de Giuseppe Penone.

Prochaine chronique le samedi 2 décembre. Padoue montre l'effet Galilée. Somptueux.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

"Tout ce qui compte.
Pour vous."