Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg ramène Chagall, Malévich et Lissitzky à Vitebsk

Crédits: Succession Marc Chagall/Centre Pompidou, Paris 2018

Il existe en droit des «erreurs sur la substance». Il devrait en aller de même dans le domaine des beaux-arts. Prenez l'actuelle exposition du entre Pompidou intitulée «Chagall, Lissitzky, Malévich, L'avant-garde russe à Vitebsk», prévue jusqu'au 16 juillet! Il s'agit prétendûment d'un accrochage. Nous sommes en fait plus proches de l'album illustré, dont les pages se retrouveraient aux cimaises. Autant dire qu'il faut passablement lire et accepter pas mal d’œuvres médiocres. Et pourquoi donc? Parce qu'elles font partie du discours. 

L'histoire racontée ne se révèle pourtant "pas sans intérêt". Autant dire, avec cette formule poliment restrictive, qu'elle exige un réel effort pour se passionner. Nous sommes en 1919. La seconde Révolution a eu lieu en Russie, qui se trouve désormais dans les mains de Lénine. Marc Chagall, qui avait été bloqué au pays natal par la Guerre de 1914, regagne Vitebsk, sa ville d'origine. Une petite cité aujourd'hui située en Biélorussie. Il s'y retrouve embarqué dans un projet à la fois artistique et social. Il s'agit de créer une école du peuple. Cette dernière aura la vue et la vie courtes. Ouverte en 1919, elle fermera dès 1922 à la suite de violentes dissensions internes. Chagall s'était vite retrouvé associé, et même théoriquement épaulé, par Kazimir Malévich et El Lissistky.

Un trio infernal

Avec le recul, on se demande bien qui a bien peu avoir cette idée baroque. Comment pouvait-on prétendre associer dans l'amour et l'harmonie le rêveur faisant voler des vaches et des fiancés au-dessus de Vitebsk avec deux apôtres du carré, vu comme une nouvelle hygiène morale et sociale? Lissitzky et Malévich voudront des formes géométriques élémentaires partout, des défilés de rue aux carrosseries de trams. Ce sera le groupe UNOVIS, ou «les affirmateurs de l'art nouveau». Traduisez librement par «tout le reste est à jeter pour cause d'obsolescence». Le suprématisme finira vite par l'emporter. Chagall s'en ira à tout jamais de Vitebsk pour s'occuper de théâtre juif à Moscou. Une simple halte. Dès 1922, l'homme s'exilera à Berlin avant de rentrer sagement à Paris. Apparent gagnant, Malévich n'aura pas cette chance. Pas de porte de sortie pour lui. On sait qu'il mourra stigmatisé par le pouvoir soviétique en 1935. 

Durant les trois courtes années, l'école fonctionnera tant bien que mal dans une URSS en pleine guerre civile (il y aura même un petit musée, aujourd'hui dispersé, à Vitebsk) grâce à des élèves décalquant les principes de Malévich et de Lissitzky. Les commissaires de l'exposition déchargent pourtant le premier des accusations d'autoritarisme formulés par l'histoire de l'art. Chagall était pour elle le gentil. Malévich le méchant. Il semble que le premier n'ait tout simplement possédé aucun don pédagogique, ce qui incitait ses pupilles à changer de classe afin d'y voir clair. C'est l'occasion de sortir des tiroirs des compositions parfois un peu laborieuses de Vera Ermolaeva, de Nicolaï Souetin ou d'Ilya Chashnik (mort à 27 ans!). Le visiteur est un peu étonné de trouver à leurs côtés les peintures encore classiques (les esprits chagrins diront «académiques») de Juri Pen. Ils se montreront sans doute plus sensibles aux œuvres constructivistes d'Ivan Puni (très bien représenté dans les collections du Centre Pompidou), qui deviendra plus tard en France le très sage Jean Pougny.

L'histoire de ce qui se voit présentée par la commissaire Angela Lampe comme une utopie s'avale un peu comme un biscuit sec. Il y a juste en prélude, venant de France comme de Russie, quelques très beaux Chagall des années 1916-1920. Les Lissizky se révèlent par ailleurs bien. Malévich aurait pu se voir mieux représenté. Le reste tient de la documentation historique. On s'estime content d'avoir vu. Le devoir est accompli. Peut-on parler de plaisir pour autant?

Pratique

«Chagall, Lissitzky, Malévich, L'avant-garde russe à Vitebsk», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 16 juillet. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

Photo (Succession Marc Chagall/Centre Pompidou, Paris 2018): L'une des maquettes de Marc Chagall pour une entreprise révolutionnaire.

Prochaine chronique le lundi 4 juin. Deux nouveaux musées à Florence. N'est-ce pas trop?

 

 

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