Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg présente les sculptures textiles de Sheila Hicks

Crédits: Guillaume Souvant/AFP

Il y a longtemps qu'elle se trouve dans nos parages. Sheila Hicks figurait dans les Biennales de la Tapisserie qui se sont tenues à Lausanne de 1962 à 1992. L'an dernier, pour abréger son CV, elle jouait les vedettes à la Biennale de Venise. L'Arsenale abritait sur tout le mur du fond une de ses énormes compositions en laines teintées. La chose se situait entre le coussin mahousse et le pompon géant. Et maintenant, voilà que l'Américaine a sa rétrospective à Beaubourg! 

Si Sheila se retrouve à 83 ans au Centre Pompidou, c'est à bon droit. L'artiste se sent ici presque chez elle. Cette native d'Hastings, dans le Nebraska, a choisi la capitale française en 1964. Elle est bien sûr retournée au pays natal pour mettre en place des pièces monumentales, généralement destinées à décorer les salles d'assemblées de sociétés comme la Fondation Ford. Mais c'est bien de Paris que tout part et où tout revient. La sculptrice textile y a son atelier, où elle fait à l'occasion travailler de nombreuses petites mains. Sa tenture la plus monumentale, commandée par le Japon, mesure cent mètres de long! Voilà qui a nécessité des tonnes de textiles divers. Si Sheila utilise en priorité la laine sous forme d’écheveaux, elle y ajoute en effet toutes sortes de fils.

Peintre d'abord 

Une Américaine à Paris... La chose pourrait se voir ainsi. Sheila fait bien partie de ceux et celles qui ont choisi non pas l'exil français, mais des ailleurs. Elle appartient à ceux pour lesquels les États-uniens ont longtemps utilisé l'expression de «générations perdues». Perdues peut-être, mais pour tout le monde! L'artiste se situe sans l'avoir recherché dans une tradition ayant aussi bien donné pour la littérature Edith Warton que Gertrude Stein que pour la peinture Joan Mitchell ou Romaine Brooks. Paris donnait jusque dans les années 1960 l'idée même de la créativité épanouie. D'une certaine liberté (notamment sexuelle) aussi. 

En 1964, Sheila avait déjà accompli son premier grand saut. Rejetant la peinture qu'elle avait appris sous la houlette de Josef Albers (qui était du genre constructiviste psycho-rigide), elle avait passé au textile. La chose s'était faite à la suite de voyages en Amérique du Sud. La jeune femme n'y avait pas été sensible, à l'instar de nombre d'artistes engagés socialement, aux muralistes mexicains. Elle préférait les tissus précolombiens. Un monde de formes abstraites et de couleurs. La débutante allait se mettre à leur école. Des commencements encore proches du travail des lissiers traditionnels. Les plus anciennes pièces proposées à Beaubourg datent ainsi des années 1957 et 1958.

Créations monumentales 

Il s'agit là de petits objets tout plats. Vingt centimètres sur vingt environ. Sheila Hicks parle du reste à leur propos de «Minimes». Commissaire de l'exposition, Michel Gauthier en a réuni une centaine. Ils se retrouvent alignés sur plusieurs rangs, le long d'un mur. Tous ne datent cependant pas de cette époque pionnière. Sheila revient sans cesse au minuscule. Un repos et une réflexion. L'accrochage brasse du reste volontairement les cartes. Aucun ordre chronologique. Le visiteur découvre un «Minime» de 1960 en dessus ou en dessous d'un autre de 2010. Difficile de sentir une évolution continue. L'artiste va et vient entre les différentes possibilités qu'offrent le tissage. Autant dire qu'elle retourne parfois à des solutions anciennes. 

C'est cependant pour ses créations monumentales que la Parisienne d'adoption est aujourd'hui connue. Là, j'ai tout de suite un bémol à apporter. En ne lui confiant que la mezzanine, Beaubourg a vu trop petit. Il eut fallu le sixième étage, avec ses possibilités de présentation en hauteur. C'est qu'il y a d'interminables lianes colorées chez Sheila Hicks, auxquelles il reste évidemment interdit de s'accrocher à la manière de Tarzan! Une véritable jungle avec ce que cela suppose de nœuds, d'enchevêtrements ou de touffes allant s'effilochant. La chose va assez bien avec ce qui monte au contraire du sol, comme une pile de pelotes démesurées.

Nombreux films 

S'il y a bien quelques créations majuscules de Sheila Hicks dans la rétrospective présente, à commencer par les «Cordes sauvages» («Bãoli Chords») aux allures d'algues ou de poulpes dégoulinant à l'entrée, l'essentiel de sa création se découvre du coup dans les films. Ceux-ci se voient projetés dans une sorte de cinéma installé au milieu du plateau de la mezzanine. Le spectateur y voit l'artiste dessinant ses projets, puis embrassant la matière à même le corps. Sheila tord et noue, en respectant les masses colorées qu'elle avait imaginées au départ. C'est son côté peintre. Puis vient l'installation. Il s'agit de maintenir en place des centaines de kilos de matière. La chose n'impressionne guère l'intéressée. Elle explique tout d'une voix posée, dans un anglais aux consonances peu américaines, ou dans un français bien apprivoisé. Tout donne avec elle l'impression de prendre forme naturellement. 

Voilà. Venues de quelques institution françaises (dont bien sûr Pompidou), mais surtout de collections privées, les pièces donnent un bon aperçu de l’œuvre de Sheila Hicks. Mais un aperçu seulement. Si l'on parle de décloisonnement des arts et de la nécessité de mettre en avant les créatrices, il subsiste des réticences. Sheila est une femme. Elle exerce une activité s'apparentant à de l'artisanat. Elle donne en plus dans la décoration. Avouez qu'il est difficile de se remettre de ce triple handicap. Il faudra faire mieux la prochaine fois.

Pratique 

«Sheila Hicks, Lignes de vie», Galerie 3, Niveau 1, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 30 avril. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

Photo (Guillaume Souvant/AFP): Sheila Hicks devant l'une de ses grandes pièces.

Prochaine chronique le samedi 3 mars. Nouvel accrochage au Musée d'art et d'histoire.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."