Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg montre dans le vide la sculpture de Jean-Luc Moulène

Crédits: Jean-Luc Moulène/Galerie Chantal Crousel/Centre Pompidou

L'affiche apposée dans les rues parisiennes, il y a quelques semaines, montrait un costume bleu vide de corps. Ce n'était pas celui de l'homme invisible. Il s'agissait, pour le Centre Pompidou, d'annoncer l'exposition de Jean-Luc Moulène. Une sorte de rétrospective se tenant sur la mezzanine, là où sont normalement logés des designers et les architectes. Ce bleu de travail a en effet été inventé par le plasticien pour les 160 ans du Bazar de l'Hôtel de Ville, aujourd'hui connu sous le signe de BHV. Il y a en effet de tout dans l’œuvre du Rémois Moulène qui se veut, comme bien des artistes aujourd'hui, multimédias. 

A Beaubourg, le plateau voué au Français reste nu. Pas une cloison. Pas d'itinéraire imaginé par la commissaire Sophie Duplaix, donc. Cela se fait beaucoup, ces temps. Il ne faut pas influencer le public. Pas de photos non plus, ce qui devient déjà plus étrange. C'est par le truchement du 8e art que Moulène s'est fait connaître, suscitant à l'occasion le scandale, comme avec sa série classée X (et tirée en XXL) sur les prostituées d'Amsterdam en 2003. Non, il n'y a là que des sculptures, ses dernières préoccupations. Moulène vient du reste dans créer deux pièces colossales dont la presse hexagonale a bien voulu nous dire qu'elles avaient fait sensation à New York.

Imprimante 3D 

Ne comprenez pas par là que l'homme s'est emparé d'un ciseau et d'un maillet. C'est fini tout cela, même à Carrare où les marbres sont désormais pour la plupart taillés grâce à un programme informatique. Il s'agit donc de gros objets, aux frontières du design. Des machins rutilants et colorés, diffusés par imprimante 3D. Bref, nous sommes ici au cœur de la nouvelle modernité, avec ce qu'elle suppose de rupture. Difficile de faire plus froid que cet ensemble de formes sinon parfaites, du moins sans aucun défaut autre qu'un éventuel manque d'inspiration de leur auteur. Inutile de préciser que Bernard Blistène, le patron de Pompidou, couvre l'opération avec des flots de verbiage. «Attentif au objets du présent, sensible aux figures les plus archaïques, Moulène semble forcer la nature des choses. Leur imposer sa loi. Agir sur elles pour que surgisse, à partir des ses manipulations, une hypothèse inconnue jusqu'à lui.» 

Inutile de préciser qu tout cela c'est du flan, du pipeau ou plutôt des mots. Dans un excellent article, Laurent Boudier de «Télérama» déclare d'ailleurs toute sa perplexité. Le journaliste le fait de manière longue, comme s'il avait à se se justifier. L'art contemporain, quand on n'aime pas, réussit toujours à prendre un côté culpabilisant. S'il y en a qui demeurent en revanche peu culpabilisés, ce sont les visiteurs. Il n'y en a pas. J'aurais vu l'exposition Moulène seul, si un couple n'était pas arrivé alors que je terminais ce que je n'ose pas appeler mon parcours.

Beaubourg et au Palais de Tokyo, qui fait quoi?

Il y a en effet un problème de fond, que nul ne veut aborder. C'est qui fait quoi. Aux yeux du public, Beaubourg incarne les valeurs sûres du XXe siècle. Les cinquante première années si possible. Il suffisait de voir les foules se presser à Magritte. Le vrai contemporain, ce devrait être le Palais de Tokyo, qui dépend aussi de l'Etat. Or, il y a au Palais de remarquables expositions qui auraient dû finir au Centre, qui n'en veut pas. Je pense aussi bien à Takis qu'à Jean-Michel Alberola. Et d'autres sont à Beaubourg au lieu d'aller à Tokyo, dont Moulène. Il faut dire que Beaubourg a beaucoup acheté de Moulène, que représente la galeriste Chantal Crousel. Il faut bien donner au Centre l'impression de suivre celui qui, à 61 ans, n'est plus son poulain mais son canasson.

Pratique 

"Jean-Luc Moulène", Centre Pompidou, Paris, jusqu'au 20 février. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h. 

N.B. Un dernier mot. A côté de Moulène, le Prix Marcel Duchamp, qui montre quatre artistes plus jeunes jusqu'au 30 janvier (c'est Kader Attia qui a remporté la timballe), marche nettement mieux sur le plan de la fréquentation.

Photo (Jean-Luc Moulène/Galerie Chantal Crousel/Centre Pompidou): L'une des oeuvres design de Jean-Luc Moulène.

Texte intercalaire.

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