Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg honore Lam, le Cubain afro-hispano-chinois

Tiens, on l'avait un peu oublié! Comme le Chilien Roberto Matta, le Cubain Wifredo Lam (1902-1982) se situe dans la périphérie du surréalisme. On ne sait du coup trop qu'en faire. L'histoire de son tableau «La jungle», exposé en 1943 chez Pierre Matisse à New York et acquis dès l'année suivante pour le MoMA, apparaît à ce point éclairante. D'aucuns rappellent volontiers, à l'occasion de l'actuelle rétrospective du Centre Pompidou, que cette grande huile sur papier est restée des décennies accrochée dans un couloir du musée. C'est comme si elle n'avait pas reçu la permission d'entrer dans les salles de ce temple de l'art moderne... 

Lam se retrouve donc aujourd'hui en gloire au sixième étage de Beaubourg, là où sont présentées au grand public les stars des XXe et XXIe siècle, de Salvador Dalí à Jeff Koons. Près de 300 de ses œuvres se retrouvent sur un grand plateau ouvert, comme aux premiers jours de l'institution, quand elle croyait révolus toutes les cloisons et tous les cloisonnements. Imaginée par Catherine David (qu'il ne faut pas confondre avec l'écrivaine du même nom), dont on ne parlait plus trop depuis la Documenta qu'elle avait organisée à Kassel en 1997, elle permet à chacun d'imaginer son parcours. Une manière comme une autre de raconter une vie itinérante, pour ne pas dire nomade.

Débuts à Madrid 

Lam est né en 1902. La date n'est pas innocente. Cette année-là, Cuba accède enfin à l'indépendance après des siècles de domination hispanique. Le bébé est le huitième enfant d'un couple pour le moins étrange. Sa mère, 40 ans, descend d'esclaves noirs et d’Espagnols. Son père, 84 ans, est un Chinois de Canton, qui mourra plus que centenaire. D'où un métissage curieusement compris. Picasso et les surréalistes ne retiendront que le lien avec l'Afrique. Ils nieront systématiquement la part asiatique de Lam, qu'avait pourtant bien sentie Michel Leiris. L'ethnologue disait: «Tropical, certes, mais d'où?» Comment le déterminer, en effet, quand on a d'un côté le culte des ancêtres et de l'autre une tante grande prêtresse de la «santeria», le vaudou cubain? 

L'art constitue-t-il une forme de sorcellerie? Peu importe. C'est la voie que choisit Wilfredo, dont une erreur typographique administrative a fait Wifredo. Il se rend en Espagne, étudie dans la moins académique des académies et visite le Prado. Retrouvés après sa mort, les tableaux de cette époque donnent dans tous les styles. Lam n'est pas un génie précoce. Il frôlera la quarantaine quand il se trouvera vraiment. Il lui faudra pour cela perdre femme et enfant de tuberculose en 1931, fuir une nation en pleine guerre civile et rencontrer les surréalistes à Paris en 1938.

Compagnonnage avec Aimé Césaire

C'est tard, 1938. Un peu tard même. Le mouvement s'est épuisé à force de dissensions internes. La guerre approche. Lam se retrouve en attente d'un bateau salvateur à Marseille en 1941. Enfin embarqué, il ne possède pas les papiers nécessaires. C'est le retour involontaire à la case départ, Cuba. Il a cependant eu le temps de rencontrer, grâce à André Breton, le poète Aimé Césaire dont il illustre vite les poèmes. Ainsi débute une amitié, ou plutôt un compagnonnage. Lam-Césaire. Césaire-Lam. 

L'après-guerre se révèle encore plus agitée, avec une nette différence. Lam est devenu sinon célèbre, du moins connu, alors qu'il vogue des Etats-Unis à l'Italie avec des détours par la France et le Mexique ou l'Egypte. Sa nouvelle épouse, et la mère de ses enfants, est Suédoise, histoire de complexifier encore un peu les choses. Ce qui ne bouge désormais plus du tout, c'est le style. Un Lam, cela se reconnaît de loin à son ambiance magique, à ses formes effilées et un peu menaçantes. Celui dont il se rapproche le plus devient Robert Matta. Une solidarité sud-américaine, peut-être.

Explications très limitées

Tout cela n'est pas évident, et mériterait par conséquent des explications. Catherine David offre ici le service syndical minimum, laissant ses visiteurs admiratifs, bien sûr, mais tout de même un peu perdus. Par où passer entre les cimaises? Quels liens établir entre les toiles, qui couvrent en tout six décennies? Comment établir, ou retrouver, le rapport avec des littératures exotiques que nous connaissons par ailleurs mal, très mal? 

Dans ces conditions, l'admiration va davantage à l'artiste qu'au passeur. C'est souvent très beau, un Lam, avec ses signes entremêlés, ses couleurs étranges et ses chocs de civilisations. Mais pour voir à quel point le Cubain «a fait naître une œuvre visant à l'universel, porteuse d'un autre regard sur le monde post-colonial», il faudra se lever tôt et effectuer quelques lectures préalables. Peut-être convient-il d'éviter les textes de Catherine David, par ailleurs très savants. J'avoue y avoir perdu non pas mon latin, mais mon sens des «échanges culturels et des syncrétismes» en cours de route. Il faudrait parfois oser faire simple.

Pratique

«Wifredo Lam», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 15 févier 2016. Sixième étage. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompiudou.fr Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 11h. à 22h, le jeudi jusqu'à 23h. Photo (DR): Wifredo Lam au travail, vers 1950. 

Prochaine chronique le vendredi 4 décembre. Le MIR propose à Genève une performance (protestante) de dix jours pour ses 10 ans. 

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