Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg fait le portrait de Paul Klee en peintre ironique. Bof!

Crédits: Zentrum Paul Klee, Berne

En 2009, l'Orangerie présentait à Paris «Klee et la musique». Un Klee de sol, en quelque sorte. L'artiste se retrouve aujourd'hui au Centre Pompidou, dont le sixième étage accueille «Paul Klee, L'ironie à l’œuvre». Il s'agit de tirer l'artiste de sa réputation, très germanique, d'une gravité allant jusqu'à l'austérité. Non, il y a chez l'homme de la dérision et même de l'humour! Il suffit de lire les titres, très distanciés, qu'il donnait à ses aquarelles, par ailleurs méthodiquement numérotées. «Portrait d'une dame plein de sentiments» (1906) ou «Feu à la pleine lune» (1923), cela ne fait tout de même pas sérieux. 

Bien sûr, conservatrice à Beaubourg depuis 2005, Angela Lampe n'allait pour autant en faire un rigolo. L'Allemande brandit donc les grandes autorités morales. Schlegel se voit appelé au secours. Pour le philosophe, l'ironie était une «bouffonnerie transcendantale». Nous nous retrouvons dans les «concepts romantiques» de la chose. Même Pierre Boulez se voit cité au passage. Le compositeur avait rappelé qu'il y avait simultanément le principe et la négation du principe chez Klee. Nous voilà rassurés. Si «l'art de Paul Klee semble d'un abord facile» (comme le dit la feuille de route distribuée au visiteur), il s'agit d'un leurre. Un commissaire d'expositions est autant fait pour obscurcir que pour éclairer.

Problèmes avec le Bauhaus 

Je ne vais pas vous raconter ici pour la centième fois la vie de Paul Klee (1879-1940). Elle fait partie de l'histoire suisse, même si l'artiste, réfugié dans sa ville natale de Berne fin 1933, n'a obtenu son passeport rouge que quelques jours après sa mort au Tessin. Il faut dire que, malgré sa fuite précipitée devant le nazisme, cet Allemand de papiers a pensé tard à régler sa question de nationalité. De Klee, je vous rappellerai juste, pour en venir à l'essentiel du sujet, qu'il a longtemps formé l'un des piliers du Bauhaus, à Weimar, puis à Dessau. 

C'est justement là que le bât a blessé. Il y avait dès l'adolescence un côté moqueur chez Klee. Or le Bauhaus, créé en 1919 par Walter Gropius à partir d'une ancienne école d'arts décoratifs fondée par Henry van de Velde, se caractérise par tout sauf la fantaisie. C'est un modèle de rigueur, qui deviendra toujours plus dogmatique. Pour Hannes Meyer, sa tête pensante depuis 1928, «les créations doivent être aussi nécessaires, justes et de ce fait neutres que possibles.» Rien là de bien excitant. Mais en revanche beaucoup de pressions et de contraintes. Elles marquent Klee comme Kandinsky. Il leur faut biaiser afin de pouvoir continuer à y travailler. Klee se fera un malin plaisir de tordre dans ses tableaux les carrés, promus dans les années 1920 comme un idéal de beauté efficace.

Une riposte à la maladie

Ainsi bridés, Klee et Kandinsky ont alors leurs hauts et leurs bas moraux. Difficile de rire de tout, surtout quand finissent par monter les périls politiques. Kandinsky restera jusqu'au bout au Bauhaus, donnant à Weimar et à Dessau ses œuvres les plus construites, mais aussi les plus ennuyeuses. Il retrouvera sa pleine forme dès 1934 dans le bio-morphisme pictural à Paris. Klee, lui, rendra son tablier. Dix ans dans un phalanstère où les meubles doivent être fabriqués par des machines et où l'on photographie des fourchettes et des œufs sur une assiette, cela suffit! Il deviendra dès 1930 professeur à Düsseldorf, avant de se voir destitué par les nazis, puis personnellement inquiété. 

Réfugié à Berne, un peu isolé, Klee est rattrapé par la maladie dès 1935. Pas de quoi rire non plus. Son corps se minéralise progressivement. Sclérodermie. La mort approche. C'est pourtant le moment où il va, après une crise profonde, produire le plus intensément. Mille numéros pour 1939! Il y a là de tout, mais aussi des sujets sautillants et quelques caricatures politiques. La caricature constitue une forme d'irone, plutôt mordante. «Fidèle au Führer» ou «SOS dernier signal» annoncent la couleur. Parmi les 230 pièces retenues par Angela Lampe, il y a aussi des tableaux magnifiques de la dernière période (les plus beaux viennent comme souvent de chez les Beyeler), où l'on cherche en vain le moindre «Verfremdungeffekt», pour parler comme Bertolt Brecht. Que viennent-ils faire ici, sinon joli?

Un mélange de genres 

Sous son vernis scientifique, l'exposition se retrouve en fait prise entre deux feux. Il y a un sujet à traiter, qui se veut comme de juste novateur. Il existe aussi un besoin de séduire le public. Ce dernier a droit à de beaux tableaux pour le prix du billet. En plus, les expositions Paul Klee restent rares en France. Cela donne un mélange de superbes aquarelles (dont deux ont appartenu à Walter Benjamin, ce qui se voit ici présenté comme un événement, le penseur étant très à la mode dans les milieux intellos) et de dessins franchement décevants. Les visiteurs du Zentrum Paul Klee de Berne les connaissent bien. Il s'agit de grandes feuilles, sur lesquelles court un trait pâle à l'extrême. Il faut parfois de bons yeux afin de distinguer quelque chose. 

Pour le public parisien, il s'agit d'une exposition importante, avec des prêts venus de partout, Beaubourg détenant une septantaine d’œuvres à la suite d'un don d'Heinz Berggruen en 1972. Pour les Suisses, en revanche, c'est à peine mieux qu'un des accrochages thématiques que le Zentrum propose dans son sous-sol, histoire de faire tourner ses collections. Et pour ce qui est de l'ironie, je crains que tout le monde, mais alors vraiment tout le monde, reste sur sa faim.

Pratiqu

«Paul Klee, l'ironie à l’œuvre», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, jusqu'au 1er août. Tél. 00331 44 78 12 33, site (une catastrophe!) www.centrepompidou.fr Ouvert de 11h à 21h (le site donne pourtant 22h...), sauf le mardi.

Photo (Zentrum Paul Klee): "Insula dulcamara", 1938. Où est l'ironie, même si d'aucuns voient au centre une caricature d'Hitler?

Prochaine chronique le mardi 31 mai. "Révélation" photographiques au Musée Rath. Je vous dis ce que j'en pense.

 

 

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