Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Beaubourg expose la photographe suisse Sabine Weiss

Crédits: Sabine Weiss/Centre Pompidou, Paris 2018

C'est une survivante. A 94 ans, qu'elle a fêtés le 23 juillet, Sabine Weiss reste le dernier, ou plutôt la dernière des photographes humanistes. En 2017, la Suissesse faisait parler d'elle en donnant ses archives à Lausanne. L'Elysée annonçait la bonne nouvelle le 12 juin. Aujourd'hui, c'est le Centre Pompidou qui entre dans la danse. Il consacre à l'artiste (même si elle réfute le terme en préférant celui de «témoin») une exposition, basée sur quelques achats et beaucoup de dons reçus de l'intéressée. Une pratique largement répandue dans le monde des musées. La chose ne se déroule pas dans les prestigieuses galeries du sixième étage, mais au sous-sol dans un espace discret d'accès gratuit. Il est permis de le regretter. Même si Sabine Weiss reste une femme modeste, un tel effacement ne s'imposait pas de la part de l'institution. Il confine au rejet. 

Avant d'aller plus loin, je suppose que vous savez qui est Sabine Weiss. Née Weber, cette dame encore pimpante en dépit de son âge (1) a vu le jour à Saint-Gingolph en 1924. Du côté helvétique. Son père fabriquait des perles avec des écailles de poisson. Il me semble avoir vu les produits d'un tel artisanat dans mon enfance. C'est avec son argent de poche que Sabine a acheté son premier appareil toute jeune. Durant la guerre, elle est ainsi devenue apprentie à Genève, chez un Fred Boissonnas octogénaire. Ce n'était plus le génial auteur d'images sur la Grèce, mais un homme en fin de vie. Il devait du reste disparaître en 1946, un an après le diplôme d'une Sabine qui était partie bien vite dans un Paris libéré. L'air qu'on y respirait semblait plus large que dans une Suisse romande alors recroquevillée sur elle-même.

De la couture aux terrains vagues 

Sabine a vite trouvé un nouveau mentor. Il s'agit de Willy Maywald, qui occupait un studio sans eau courante ni électricité rue Jacob. Maywald allait bientôt devenir le photographe attitré de Christian Dior, qui défilait pour la première fois en février 1947. Le luxe côtoyait volontiers la misère en ces temps-là. Les célèbres images de mode tirées vers 1950 par Irving Penn à Paris pour «Vogue» ont été exécutées dans les mêmes conditions spartiates. Sabine Weber, devenue Sabine Weiss depuis son mariage avec le peintre américain Hugh Weiss en 1950 (ils resteront unis jusqu'à sa mort en 2007) restera quatre ans son assistante, avant de voler de ses propre ailes. Des ailes vite utilisées par les plumes des plus grands journaux. Ceux de mode, bien sûr, mais aussi «Time», «Life», «Newsweek» ou ce «Paris Match» qui était alors un hebdomadaire tout à fait respectable. 

Le truc ne Sabine n'était pas le glamour. Ce qui l'intéressait au premier chef, c'était la réalité. L'humble quotidien. Surtout celui de faubourgs parisiens qui allaient bientôt devenir des banlieues. Elle promenait son appareil dans les terrains vagues. Fixait les clochards ou les jeux des enfants. Il ne fallait pas, à cette époque avoir obligatoirement le consentement de tout le monde. Il existait de la sorte une école que l'on qualifiera par la suite d'«humaniste». Sabine arrivait au moment où le mouvement atteignait son apogée. Elle était en effet de beaucoup la cadette de ses compagnons de marche. Robert Doisneau, qui l'introduira à l'agence Rapho en 1952, était né en 1912. Izis en 1911. Willy Ronis en 1910.

Exposée très tôt aux Etats-Unis 

Sabine Weiss a discrètement fait son trou, tôt reconnue pourtant par les gens les plus importants. En 1953, elle a des images présentées au MoMA new-yorkais. Quelques mois plus tard, Chicago lui offre une exposition personnelle. En 1955, Sabine se voit emprunter trois clichés pour «Family of Man», organisée par Edward Steichen. L'exposition photographique sans doute la plus vue du XXe siècle, tant elle a connu de stations. Les années 60 lui demeurent encore favorables, avant que la France change par trop de visage après «les 30 Glorieuses». La suite sera plastiquement plus difficile. C'est donc autour de 1968 que se termine la présentation actuelle, de format finalement réduit. Nous sommes par conséquent dans un univers en noir et blanc, où les gris dominent avec ce qu'ils peuvent avoir de velouté. Un monde simple, que n'a pas encore modifié «le progrès». La France telle que la voient encore de nos jours les Américains. Des touristes qui repartent du coup un peu déçus. 

Pour des raison qui m'échappent, mais qui doivent être claires pour Karolina Ziebinska-Lewandowska, l'exposition offre quatre contrepoints actuels. Ils émaneraient selon elle de gens «travaillant également sur la thématique de la rue, de l'individu et de la ville.» Il s'agit de l'Anglais Paul Graham, de la Libanaise Paola Yacoub, de la Russe Viktoria Binschtok et de la Française Lina Safarti. On aurait envie de crier casse-cou à la commissaire. L'intervention contemporaine exige beaucoup de doigté et une réelle pertinence. Elle ne doit pas exister juste pour donner un coup de jeune. Or ici, nous sommes en présence d'autres choses. La sauce ne prend pas. Vu le peu de place, on aurait (j'aurais en tout cas) préféré davantage de Sabine Weiss et le reste pour une autre fois. C'est moins lui faire honneur qu'offense de l'avoir mise dans un voisinage ne lui convenant pas.

(1) On a pu le vérifier il y a quelques années lors du vernissage qui lui a consacré le galeriste genevois Patrick Cramer.

Pratique

«Sabine Weiss, Les villes, la rue, l'autre», Centre Pompidou, sous sol, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 15 octobre. Tél. 00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 21h.

Photo (Sabine Weiss/Centre Pompidou, Paris 2018): Reflets dans l'eau. L'esprit des années 1950.

Prochaine chronique le vendredi 3 août. Picasso à Aix-en-Provence. Picasso à Montpellier.

 

 

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