Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Barbie se multiplie aux Arts décoratifs. Une réussite inattendue

Crédits: Mattel/Musée des arts décoratifs, Paris

Elle a occupé le poste de présidente des Etats-Unis dès 1981, soit trente-cinq ans avant Hillary Clinton. Si cette dernière y parvient cet automne, bien sûr! Cette jeune personne a exercé à part cela tous les métiers, sauf le plus vieux du monde. Nous sommes quand même chez les puritains. La créature ne s'est par ailleurs jamais mariée, malgré ses longs rapports avec Ken, puis Blaine et à nouveau Ken. A 57 ans, Barbie n'a pas pris une ride, mais elle s'est diversifiée pour répondre aux demandes comme aux critiques. Elle n'en vieillit pas moins. La poupée qu'a possédé le 92% des jeunes Américaines semble en déclin. Un signe ne trompe pas. Trois modèles «révolutionnaires» en sont proposés en 2016, la «tall», la «petite» (en français dans le texte) et la «curvy». 

Autre signe d'un besoin de relance, les expositions se multiplient à son sujet avec la complicité de sa firme productrice Mattel. Je vais vous parler de celle du Musée des arts décoratifs de Paris, très réussie. J'aurais aussi bien pu traiter celle qui se tient au Complesso del Vittoriale de Rome, situé à l'arrière du monstrueux Monument Victor-Emmanuel, prévue jusqu'au 30 octobre. Il s'agit en effet d'une bonne opération pour tout le monde. Le jouet se muséifie, ce qui en accroît son statut d'icône. L'institution se garantit un nombre respectable de visiteurs (et surtout de visiteuses). Elle vise en plus le jeune public, garant de son avenir.

Louboutin, Lagerfeld et Gaultier 

Encore faut-il réussir son coup! Le Musée des arts décoratifs disposait pour cela d'un endroit idéal, son musée de la mode (qui fête ses 30 ans en 2016). Barbie est liée au vêtement. On sait que l'achat d'un exemplaire, plutôt bon marché, prélude à des dépenses sans fin. Il s'agit d'habiller cette longiligne jeune femme. Une étonnante installation à la fin de l'exposition propose ainsi 7000 tenues, classées par couleur. Un véritable arc-en-ciel, dont le rose décrié comme trop féminin, demeure une simple composante. Notons au passage que Christian Louboutin, très bien perçu outre-Atlantique, a beaucoup produit pour Mattel. Une firme qui s'est aussi liée au passage avec Karl Lagerfeld, Jean-Paul Gaultier, Thierry Mugler ou Christian Lacroix. 

L'accrochage commence bien sûr par une leçon d'histoire. Tout part de Bild Lilli, née en 1951. Impossible de faire sans elle. Cette création allemande a été pillée par Mattel. Il n'y a pas eu de procès. On était dans les années 50 et la firme plagiée disposait de peu d'argent. Notons cependant que Mattel a finit par racheter les droits de Lilli en 1964. Pour cette partie, le musée s'appuie sur des vidéos. Ruth Handler est morte en 2002, à 86 ans. Or cette dixième enfant d'émigrés juifs polonais constitue le moteur d'une entreprise peu conventionnelle. Mattel (qui comprime le prénom de son mari Elliott et le nom de leur premier associé Harold Matson) n'a existé que par la volonté d'une femme d'affaires redoutable. «Un bon produit n'existe pas s'il n'est pas bien vendu.»

Les seins qui choquent

Ruth a donc découvert Lilli à;Lucerne. Elle en a ramené un exemplaire pour sa fille Barbara (d'où Barbie). L'intérêt de cette dernière l'a surprise. Il existait donc une clientèle pour une poupée adulte et sexuée. L'idée n'en choquait pas moins toute l'équipe (masculine) de Mattel. Une poupée avec des seins allait donner un désir d'imitation, au lieu de susciter des envies de pouponner plus tard. C'était un modèle social entier qui se voyait attaqué. La réaction lors d'une première présentation professionnelle 9 mars 1959 se révéla tout aussi négative. Le phénoménal et durable succès public (la milliardième Barbie a été vendue en 1997) a donc constitué une surprise. Sauf pour sa créatrice. 

Et c'est là que Ruth Handler se défend très bien. Décriée par les universitaires et les féministes (qui ont en commun une vision parfois ayatollesque du monde), elle assure avoir créé un jouet libératoire. Il a donné l'envie aux petites Américaines, puis Européennes, puis Asiatiques, le désir de mener une vie autonome, ne dépendant pas d'un homme et garantie par l'exercice d'une profession. Vision positive combattue par toutes sortes de penseurs et penseuses. On sait que Barbie favoriserait l'anorexie et qu'elle refléterait des pensées malsaines. Jerry Oppenheimer a même écrit un pamphlet pour dire que son dessinateur Jack Ryan ne pouvait être d'un pervers sexuel. On se demande en lisant cela qui est l'obsédé. Mais aucune chose ne peut se faire de nos jours sans polémiques folles, encouragées par les médias et les réseaux sociaux.

Dans les coulisses 

Rien (ou presque) de tout cela n'est tu dans l'exposition parisienne. L'essentiel était cependant de montrer les poupées créées depuis 1959, année où elles restaient vêtues d'un maillot de bains une pièce rayé noir et blanc. Il fallait d'abord trouver une scénographie. Le lieu a été conçu pour mettre en valeur de vrais vêtements, et non des des jouets de 29 centimètres de haut. Il y a donc des tréteaux dans les vitrines. La peur du vide a incité à des accumulations, mais faites par époques (le visage de Barbie évolue comme l'écriture du logo de Coca-Cola) et par typologies (les versions noires notamment). Il fallait amener des films publicitaires et faire parler les gens créant leur atmosphère et leurs décors. Se voient ainsi reconstitués quelques «plateaux» miniatures. Ils se montrent dignes de ceux de l'Hollywood des années 50-60. 

C'est très chouette. Bien sûr, les conditions de travail des ouvrières asiatiques passent à l'as. Naturellement, les attaques contre Barbie restent minimisées. Les Arts décoratifs ont accordé de la place aux créations Dior et Chanel, aux princesses à la Disney ou aux fantaisies Pompadour ou Du Barry. C'est de bonne guerre. Notons pourtant la qualité du catalogue. L'institution y a inclus un essai de Michel Pastoureau sur le rose. L'historien des couleurs se dit ravi de l'invitation. Le rose (qui ne domine donc pas chez Barbie, contrairement aux idées reçues) est une tonalité récente. Il n'aurait pas pu faire, comme le bleu, le noir ou le vert, l'objet d'un gros livre universitaire. Le succès de ce blanc-rouge, lancé vers 1750, n'en méritait pas moins de se voir raconté...

Pratique

«Barbie», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris, jusqu'au 18 septembre. Tél. 00331 44 55 57 50, site www.lesartsdecoratifs.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Mattel/Musée des arts décoratifs): Barbie dans sa version d'origine, en 1959, avec le fameux maillot rayé.

Prochaine chronique le samedi 2 juillet. Rome vient d'honorer le Corrège et Parmigianino. Faut-il parler au fait d'une exposiiton terminée?

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