Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Anselm Kiefer est à Beaubourg et à la Bibliothèque nationale

Crédits: Bertrand Guay/AFP

Fin 2015, Paris a fait très fort pour Anselm Kiefer. Etabli en France depuis 1992, ce qui a déclenché un phénomène d'adoption, voire d'appropriation, l'Allemand s'est retrouvé à la Bibliothèque nationale de France (BNF), puis au Centre Pompidou. Notez que l'homme est habitué aux honneurs dans la capitale. En 2007, quand il déménageait ses ateliers de Barjac, dans le Gard, aux anciens entrepôts de La Samaritaine à Croissy-Beaubourg (il y a des coïncidences qui ne s'inventent pas!), l'artiste avait inauguré la série «Monumenta» au Grand Palais et reçu la commande d'un décor permanent pour le Louvre (1). L'année suivante, le plasticien montait un opéra à Bastille. En 2010, il occupait une chaire du Collège de France. Difficile de devenir plus officiel! 

Il faut dire que l'homme jouit d'un double statut d'artiste et de penseur. Il paraît même intimidant, Kiefer, avec sa façon (d'aucuns diront sa manie) de brasser l'histoire et la littérature allemandes en y ajoutant une pincée de Kabbale, un zeste de mythes fondateurs (Gilgamesh, Enkidu...) et le polyèdre de «La Mélancolie» de Dürer. Il suffit pour le réaliser de lire les longues critiques parues à la suite de son doublé parisien. Chaque journaliste y va de sa dissertation sur la germanité, l'après-Holocauste ou la philosophie du désespoir. Il faut dire que le peintre (même s'il réfute ce terme au profit de «metteur en scène de matière») se réclame de Paul Celan, d'Ingeborg Bachmann et de ce Martin Heidegger que sa haute pensée n'a pas empêché de fricoter avec le nazisme.

La tache indélébile 

«Nazisme». J'ai lâché le mot clef. L’œuvre entier de cet héritier d'une tache indélébile tourne autour. Il faut dire qu'Anselm Kiefer a vu le jour en mars 1945. Il fait presque partie de «nachgeborene», nés après la guerre, dont les parents ont tout voulu oublier durant les années de reconstruction, puis du «miracle» économique allemand. Il fallait saper ce travail d'amnésie volontaire. Le débutant le fait dès la fin des années 1960 avec ses «Occupations». Il s'agit de tableaux aux dimensions encore modestes (tout est relatif, ils sont déjà grands), où Kiefer accomplit le salut hitlérien dans l'uniforme de son père. Il créait ainsi la polémique, qui reste le meilleur moyen d'accéder plus tard à la reconnaissance. Dans un geste très ambigu, l'Allemagne en faisait un de ses représentants à la Biennale de Venise en 1980. 

C'est ainsi que commence l'exposition du Centre Pompidou, montée par Jean-Michel Bouhous. Une rétrospective bien classique, avec chronologie claire et murs blancs. Rien à voir avec la somptueuse présentation de la Royal Academy, l'an dernier. Il s'agissait à Londres d'un alignement de créations récentes, parfois conçues exprès pour ce lieu un peu funèbre. Un gigantesque aigle de plomb (Kiefer aime le plomb, j'y reviendrai) pouvait ainsi jucher une pile de livres dans la rotonde. Ici, rien de tel. Tout reste sage. De l'accumulateur des intellectualités germaniques, marquées par leur démesure, l'exposition de Beaubourg donne une vision presque cartésienne. Le parcours se termine pourtant avec un hommage appuyé à Germaine de Staël, auteur de «De l'Allemagne» en 1810. La Genevoise y déversait tous les romantiques. A côté de ce qui semble être leurs tombes, Kiefer a ajouté un lit, avec Ulrike Meinhof de la «bande à Baader». Le terrorisme serait-il une forme de romantisme?

Des livres de 200 kilos 

A la BNF, Kiefer propose «l'alchimie du livre», dans une mise en scène qu'il a lui-même imaginée. On sait que l'artiste conçoit des volumes depuis les années 60. Toujours plus lourds (entre 70 et 200 kilos). Toujours plus grands. Il ne s'agit pas d'ouvrages dédiés à la lecture. Ce sont des monuments, au sens propre du terme. Des œuvres de mémoire, donc. La vie secrète des plantes s'y mêle à la kabbale selon Isaac Louria. Le plomb (provenant parfois de l'ancienne couverture de la cathédrale de Cologne) y rejoint les cheveux, la paille, des photos jaunies, du sable et de l'argile. Il se dégage ainsi, comme dans la salle de Beaubourg conçue comme un «cabinet de curiosités», avec vitrines, une impression de ruine et de dévastation. 

Ce chaos permet à la presse de rappeler une fameuse phrase, souvent tronquée. Theodor W. Adorno pensait qu'aucun poème décent ne pouvait naître après Auschwitz. Le point de non-retour. Ce désastre se voit sans cesse évoqué, même si l'Allemagne a étonnamment connu encore pire, entre 1618 et 1648. La Guerre de Trente Ans a vu la mort, dans certaines provinces, de la moité environ de la population et revenir, dit-on, l'anthropophagie. Pensez à «Mère Courage» de Brecht (1941), qui se passe à cette époque. Mais ces temps sont sans doute devenus trop lointains.

Le poids du plomb 

Plus impressionnante que la présentation un peu plan plan de Beaubourg, celle des livres (parfois posés sur d'immenses rayons de bibliothèque), finit par peser au visiteur. Symbolique, le plomb donne une idée de lourdeur et de grisaille. On ne met pas pour rien sur un pays une chape de plomb. Il y a cependant là une ambiguïté. Adoré en France (où l'on boude Jörg Immendorf ou A.R. Penck et où l'on ignore superbement Neo Rauch), Kiefer constitue par ailleurs un artiste très coté sur le plan financier. Son monde est commercialisé par la galerie Thaddaeus Roppac, qui sponsorise l'exposition de Beaubourg. Il possède donc son système économique, permettant à son auteur de s'exprimer sur une grande échelle (il a quasi fait éventrer Barjac pour créer une sorte de parc). 

Faut-il s'en offusquer? Sans doute pas. Parmi les soutien de la rétrospective de Beaubourg se trouvent aussi les champagnes Vranken-Pommery. Il faut bien leurs produits pour se remonter le moral à la sortie! 

(1) En 2007 était aussi sortie la monographie sur Kiefer de Daniel Arasse, normalement spécialiste de la Renaissance italienne.

Pratique

«Anselm Kiefer», Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, Paris, jusqu'au 18 avril. Tél.00331 44 78 12 33, site www.centrepompidou.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 22h (certaines parties ferment à 21h). «Anselm Kiefer, L'alchimie du livre», Bibliothèque nationale de France, site Mitterrand, quai François-Mauriac, Paris, jusqu'au 7 février. Tél. 00331 53 79 59 59, site www.bnf.fr Ouvert du mardi au samedi de 10h à 19h, le dimanche de 13h à 19h, fermé le lundi. Les deux sites internet sont ardus à consulter.

Photo: Anselm Kiefer en 2007, au moment où il présentait son décor conçu pour un escalier du Louvre.

Prochaine chronique le samedi 30 janvier. Tours honore Cassas, peintre voyageur du Siècle des Lumières. Le parcours part de Genève...

 

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