Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/Andres Serrano à la La Maison européenne de la photographie

Crédits: Andres Serrano/Maison européenne de la photographie

Il est à la fois célèbre et conspué. Le revers de la médaille. Comme Robert Mapplethorpe ou Joel-Peter Witkin, Andres Serrano fait partie des scandaleux de la photographie. Mais pas pour les mêmes raisons. Mapplethorpe choque à cause du sexe. Witkin dérange par son obsession de la difformité et de la mort. Chez Serrano, dont la famille a des racines honduriennes et afro-cubaines, il s'agit de religion. Tout le débat tourne, à vrai dire, autour d'une seule image. C'est le fameux «Christ Piss», souvent censuré et qui a mis Avignon à feu et à sang en 2011. On se souvient que des intégristes catholiques priaient à genoux devant la Fondation Lambert avant de passer à l'attaque. 

Prudence? Montré sans soulever ne serait-ce qu'un murmure quelques années auparavant dans une exposition du Centre Pompidou consacré au sacré moderne, «Christ Piss» ne figure pas dans l'actuelle rétrospective de la Maison européenne de la photographie parisienne (MEP). Après Bruxelles (1) cet été, Serrano se retrouve en vedette dans la capitale française, même s'il n'occupe ici qu'un étage. Il est d'ailleurs permis de le regretter. Mais que voulez-vous? La Maison aime bien à saucissonner ses espaces, histoire de diversifier ses publics. Notez qu'il y a tout de même eu des exceptions. La redoutable Bettina Rheims, qui a beaucoup de relations dans le beau monde, en a fait partie. Il est d'ailleurs amusant de penser que la dame est aussi l'auteur d' «I.N.R.I», une biographie du Christ en images punk de luxe évoquantt moins la décoration d'église que celle des vitrines du magasin «Colette», rue Saint-Honoré.

Le goût de la série 

Le «Christ Piss» absent fait partie d'une suite sur les «immersions». Né en 1950 à New York, Serrano aime ainsi à travailler pas série, et ceci depuis les années 1980 au moins. Thème et variations. Découverte et enrichissements. Centre et périphérie. Il y a ainsi eu le célèbre ensemble intitulé «The Morgue» en 1991, où l'artiste montrait de la manière la plus séduisante possible des morceaux de ce qui étaient bien des cadavres. Elle ne figure pas non plus à la MEP, qui lui a préféré la grande galerie de portraits d'Américains, célèbres ou non, représentant le pays après le 11 septembre 2001. Il s'y trouve notamment un certain Donald Trump. Plus anonyme par définition, «KKK» s'est aussi vu retenu par le musée. Il s'agit, on l'aura deviné, d'effigies de membres du Ku-Klux-Klan à visages couverts. D'où une difficulté supplémentaire pour le photographe. Comment montrer un personnage dont le spectateur ne verra qu'un seul œil (parfois tout de même deux)?

Tous en hauteur, ces portraits restent extrêmement classiques. Comme du reste les œuvres de Witkin ou de Mapplethorpe. Ce n'est pas par la forme que Serrano entend déranger. Bien au contraire. Celle-ci fait fait appel à toute l'histoire de la peinture, et l'auteur se voit volontiers comme un Caravage moderne. C'est donc de l'intérieur que leur auteur entend dynamiter les regards. Du moins dans certaines séries. Je ne suis pas sûr que sa très belle suite de portraits de sociétaires de la Comédie Française, exposée naguère à la Fondation Lambert d'Avignon, entretienne la moindre velléité iconoclaste. C'est du Studio Harcourt modernisé, et bien sûr en couleurs.

Un intérêt marqué pour les SDF 

L'ensemble proposé par la MEP n'en fait pas moins grande impression. Il interroge sans se livrer à une surenchère dans le kitsch et la provocation, comme ce serait aujourd'hui le cas avec David LaChapelle. Serrano ne table pas sur le sensationnel. Sur l'exubérant. Le sur-coloré. Il s'agit, malgré les apparences et la médiatisation, d'un art sage. D'un art qui se concentre et qui épure. D'un art allant vers l'essentiel, pour autant qu'on puisse jamais savoir où se situait ce dernier. Peut-être dans le plus humble, après tout. Ces dernières années, Serrano s'est beaucoup intéressé aux SDF de New York et d’ailleurs, dont il a longtemps rachetés les pancartes (exposées à la MEP). Les donner à voir à un public de musée exige un minimum d'ego. Les modèles ont donc ici participé à leur mise en scène. 

La MEP propose divers autres accrochages, dont un consacré aux images prises en 1957-1958 par Harry Callaghan, photographe américain s'il en est, à Aix-en-Provence. Il y vivait alors grâce à une bourse. Callaghan a offert cette série aux collections de ce qui constitue aussi un musée, et non une simple Kunsthalle. Ceci explique sans doute cela. 

(1) Serrano a donné des «Denizens of Brussels» en 2015.

Pratique 

«Andres Serrano», Maison européenne de la photographie, 5-7, rue de Fourcy, Paris, jusqu'au 19 janvier 2017. Tél. 00331 44 78 75 00, site www.mep.fr.org Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 19h45 Attention aux changements horaires de fin d'année!

Photo (Andres Serrano/Maison européenne de la photographie): L'un des portraits tiré de la série consacrée aux Américains en 2001-2004.

Prochaine chronique le mercredi 28 décembre. Le Musée des beaux-arts de Lyon présente le "laboratoire intérieur" d'Henri Matisse.

 

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