Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/"Ames sauvages" à Orsay, ou l'histoire du symbolisme balte

Crédits: Musée d'Orsay, Paris 2018

Art et diplomatie ont toujours fait bon ménage. Hier, c'étaient les princes qui échangeaient des Titien ou des Rubens comme nous nous offrons mutuellement des boîtes de marrons glacés pour Noël. Aujourd'hui, des expositions viennent apporter un peu de «glamour» à des opérations étatiques mercantiles. On n'a longtemps pas compté les envois de chefs-d’œuvre étrangers au Petit Palais parisien, qui offrait l'avantage de se situer non loin de l'Elysée. En retour, Orsay ou le Louvre se déversent aujourd'hui un peu partout dans le monde, comme si leurs tableaux sortaient d'une corne d'abondance. 

L'actuelle exposition balte du Musée d'Orsay participe d'un genre plus noble. «Ames sauvages» (pourquoi un tel titre, au fait?) célèbre les 100 ans de l'indépendance de la Lituanie, de l'Estonie et de la Lettonie. Ces trois pays ont réussi à sortir de l'orbite tsariste à la faveur de la Révolution de 1917. Oh, pas pour longtemps! 1945 allait marquer le retour du rouleau compresseur russe pour un demi siècle. C'est curieusement de Lituanie que sera timidement parti le mouvement libérateur qui amènera la dissolution de l'Empire en 1991. Aujourd'hui que le nationalisme opère des ravages au pays de Poutine, il pourrait y avoir de nouvelles velléités de «satellisation». La manifestation tient donc du manifeste. Le gouvernement Macron se situe du côté des républiques baltes. Il suffit de lire les catalogues où les deux présidents (dont le Français) et les deux présidentes actuels se font très présents.

Noms inconnus 

L'intérêt d'«Ames sauvages» (décidément, j'ai de la peine avec ce titre) ne s'arrête Dieu merci pas là. Organisée par Rodolphe Rapetti, dont on n'avait plus de nouvelles depuis longtemps, l'exposition propose le meilleur de la peinture lettone, lituanienne et estonienne. En bonne logique, il aurait fallu y ajouter la production finlandaise, avec un artiste aussi remarquable qu'Aleksi Gallen-Kallela (1865-1931). La Finlande a aussi profité des deux révolutions de 1917 pour se tirer les flûtes. Finie (du moins en partie) la tutelle russe! Mais ce n'était pas ici le propos. Gallen-Kallela a par ailleurs déjà eu sa rétrospective à Orsay. C'était en 2012. On n'allait pas recommencer. 

Dans un espace du rez-de-chaussée rouvert après travaux sous une forme repensée, l'accrochage n'en apparaît pas moins très riche. Il suppose néanmoins un gros effort de la part du public. Pour une fois, ce dernier ne connaît presque aucun nom. C'est à peine si celui de Mikalojus Konstantinas Ciurlionis, musicien et peintre, lui dit quelque chose. L'homme a lui aussi été présenté à Orsay, dans une sorte de corridor. C'était cette fois en 2000. Le Lituanien fait partie de ces symbolistes de la dernière heure qu'ont amplement connu les pays baltes jusque dans les années 1930. Il s'agissait au départ de rappeler les vieilles légendes à des peuples opprimés, auxquels ont avait interdit leur langue dans un processus de russification. Puis de marquer la liberté retrouvée. L'exposition s'ouvre ainsi avec «Sacrifice» de Kristjan Raud, qui date de 1935. Une date bien tardive pour un tableau de ce type!

Une litanie douloureuse 

L'exposition voulue par Rapetti, qui a véritablement pu écrémer les musées baltes, se veut thématique. Ce choix ne simplifie pas les choses. Les mêmes noms, imprononçables et pour lesquels je dois à chaque fois contrôler l'orthographe, reviennent à plusieurs reprises. Les nations, dont l'historique n'est pas tout à fait le même, s'entrecroisent. Qui est Lituanien? Qui est Estonien? Le public s'y perd souvent. Il lui faut en prime découvrir de vieilles légendes compliquées. La vie du héros Kalevipoeg luttant interminablement contre des envahisseurs (qui ressemblent un peu à des Russes) a inspiré plus de quarante tableaux à Oskar Kallis. Comme les Parisiens n'en voient qu'un ou deux, le sujet devient encore plus difficile à interpréter. Il n'y a pas de points de repère. 

Ce qui semble clair, c'est que la tonalité générale reste sombre. Toute une section multiplie les cimetières, où les sépultures se voient signalées par des sortes de pieux. «Au pays où sont les tombes des géants», nous dit une toile de Povilas Visinkis. S'il y a un bateau, comme le magnifique «Nec Mergitur» de Ferdynand Ruszcyc, il affronte la tempête. Les titres se muent en litanie dépressive. Il y a «Furies», «Souffrance», «Douleur» ou «Fièvre». Il faut arriver à la section vouée aux paysages pour connaître enfin un début d'apaisement. Si la série sur «La création du monde» de Ciurlionis révèle encore des inquiétudes, le visiteur découvre en fin de parcours les lacs en forme de miroirs d'eau et les bois vides d'êtres humains de Vilhelms Purvitis ou de Johann Walter (dont l'un des tableaux les plus faibles fait hélas l'affiche). En ressort l'harmonie d'un monde laissé à son état de nature. Un univers volontiers estival par rapport au froid dominant. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que des Baltes comme Janis Rozentals aient parfois rêvé d'une Arcadie dénudée proche des compositions du Suisse Arnold Böcklin...

Achat suédois 

L'ensemble se révèle impressionnant. La mise en scène adroite. Il semblerait bon qu'un ou deux bons tableaux baltes entrent un jour à Orsay, qui a loyalement tenté de s'européaniser depuis son ouverture en 1986, en regardant jusqu'aux périphéries. Le continent ne s'est pas résumé à la France entre 1848 et 1914. Signalons à ce propos que l'institution parisienne vient de s'offrir une splendide toile symboliste suédoise. Il s'agit d'un grand paysage crépusculaire tout dans les violets de Gustaf Fjaestad. Encore un nom à retenir. Il faudra pour cela des années. Etre né dans les pays du nord constitue souvent un handicap imprévu...

Pratique 

«Ames sauvages», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 15 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

Photo (Musée d'Orsay, Paris 2018): L'un des paysages printanniers de Vilhelms Purvitis.

Prochaine chronique le mardi 29 mai. "Fashioned from Nature" au Victoria & Albert. Mode et écologie. Une réussite.

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