Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/A vendre, crânes d'ancêtres. Interview

C'est un nouveau-venu. Du moins ici. Martin Doustar propose rue des Ecoles une somptueuse exposition dans le cadre du "Parcours des mondes". Titre ronflant: "Golgotha, Regard vers les ancêtres". Contenu insolite. La chose ne comporte que des restes humains (1). Notons cependant que l'idée n'est pas nouvelle. "La mort n'en saura rien", qui avait conclu en beauté l'existence du Musée des arts d'Afrique et d'Océanie (phagocyté depuis par le Quai Branly), avait déjà mêlé ossements européens (notamment des reliquaires) et crânes surmoulés exotiques. 

L'envie n'en vient pas moins d'interroger Martin Doustar. jeune (35 ans!), noiraud, des lunettes. L'homme se révèle par ailleurs disert (comprenez par là bavard), sympathique et particulièrement aimable. Une qualité assez peu répandue dans une manifestation s'adressant avant tout aux "insiders". 

Pourriez-vous vous présenter?
Que puis-je dire... J'ai commencé par faire de la peinture. Comprenez par là que je vendais au début de la peinture moderne. Cubisme. Surréalisme. C'est ce qui m'a amené aux arts tribaux. Vous savez à quel point les artistes ont fait partie des premiers collectionneurs du genre. Il a fallu exercer mon œil, puis me reconvertir. Je suis aujourd'hui marchand en chambre, entre Paris et Bruxelles, les deux capitales des arts premiers. Je ne tiens donc pas de galerie. Je reçois sur rendez-vous. 

Vous n'êtes jamais venu au "Parcours".
C'est la première fois. J'ai voulu frapper un grand coup. J'ai loué une galerie importante et vaste, celle de Pierre Loeb. Je sors aussi un énorme livre-catalogue, qui gardera le souvenir de cette exposition éphémère. 

Vous ne montrez que des reste humains. Comment avez-vous formé cet ensemble?
Il m'a fallu quatre ou cinq ans pour y parvenir. J'ai couru les ventes. J'ai surtout acquis, auprès de particuliers, des objets se trouvant depuis longtemps sur le marché. Le sujet exige une certaine prudence. Je voulais couvrir l'ensemble du sujet. Il y a donc des pièces relativement modestes aux côtés de chefs-d’œuvre. 

Qu'est-ce qu'un chef-d’œuvre?
Une réunion de facteurs. Il y a la beauté, bien sûr. L'importance historique. La rareté joue un rôle. Les provenances ont également leur importance. La plus belle sculpture de "Golgotha" me semble ainsi le crochet porte-crâne Sepik de Papouasie. Il date du XIXe siècle au moins, et inclut deux têtes surmoulées. Cet objet fabuleux a appartenu à quantité de collectionneurs célèbres depuis la fin des années 1920. Il a été publié en 1951, puis en 1976. Plusieurs fois exposé dans des musées. Bref, il a tout pour lui. 

Vous montrez aussi des ossements européens...
Vous pensez à la tête peinte, avec le nom et la profession de la dame? Je voulais un tel exemple de fragment d'ossuaire. Il s'agit d'une Allemande ou d'une Autrichienne, qui était couturière au XIXe siècle. La sensibilité vis-à-vis de la mort autorisait alors ce genre de proximité. 

Mais pas sa vente...
Ce crâne a depuis longtemps abouti dans le commerce. 

Certains sociologues distinguent les restes durs, comme les os, des restes mous. Les premiers pourraient se voir montrés au public, les autres non. Or, vous présentez aussi des momies et une tête réduite Jivaro.
Oui. Il y a un bras tatoué. Une tête pharaonique montée au un socle au XIXe siècle et une autre copte, assez impressionnante avec sa bouche largement ouverte. L'étiquette ancienne parle de "martyr copte". 

Existe-t-il une clientèle?
Oui. Il y a les gens qui éprouvent un choc et se décident immédiatement. Je dois dire que d'autres se montrent plus frileux. Ils veulent un temps de réflexion. 

N'y a-t-il pas aussi des difficultés à faire passer ces restes d'un pays à un autre?
Tout dépend des législations. Je signale cependant que j'ai acquis, en toute légalité, nombre de pièces à l'étranger. Je rappelle aussi que je vis entre deux pays, la France et la Belgique. 

Comme bien d'autres marchands du "Parcours des mondes", vous ne mettez aucune étiquette explicative.
Je voyais "Golgotha" comme une aventure avant tout esthétique. Tout se trouve expliqué avec beaucoup de détails dans le catalogue. Les gens peuvent le consulter.

Que deviendra au fait votre crâne, après votre décès?
Je ne sais pas. Que dire? On jettera mon corps au plus profond des mers. Ou on l'enverra dans l'espace, si j'ai assez économisé pour ça...

Pratique

"Golgotha, Regard vers les ancêtres", Martin Doustar, galerie Pierre Loeb, encore ce 14 septembre jusqu'à 17h. Le livre se trouve dans le commerce. Site www.martindoustar.com

(1) D'autres restes humains se trouvent au "Parcours" chez Bernard Dulon.

Photo (Martin Doustar): Crâne d'ancêtre, Iatmul, Moyen Sepik, Papouasie-Nouvelle-Guinée, XIXe siècle. Cet objet célèbre a appartenu à Tristan Tzara et à Jacques Kerchache. Il a été publié pour le première fois en 1913, mais sur place, dans une "maison des hommes".

Prochaine chronique le lundi 15 janvier. Je vous raconte la "Biennale des antiquaires" de Paris et ses annexes.

 

 

 

 

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