Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PARIS/A table! Un nouveau record pour l'icône du design Jean Prouvé

C'est cher. Lors de sa vente du 27 octobre, «sobrement intitulée Design Masterpieces» (ce n'est pas moi qui parle, mais le communiqué de presse), Artcurial a tiré à Paris 1.291.400 euros, frais compris tout de même, d'une table de réfectoire de Jean Prouvé. Record du monde (1). C'est un Américain qui l'a emporté, après dix minutes de lutte aux enchères (2). La totalité des lots est partie. Il n'y en avait en fait que 20. La super tendance du moment. Les catalogues maigriraient s'il n'y avait pas un déluge de textes et des photos superfétatoires pour bien vanter la marchandise. 

Tout a donc marché à merveille. Un fauteuil œuf de Jean Royère a multiplié par sept son estimation. Une bibliothèque de Charlotte Perriand partait au quintuple des prévisions. L'«Octogone Stretch Lounge» de Marc Newson, qui date des années 1990, partait pour 547.400 euros. La folie des grands noms fonctionne à plein régime. Notons cependant que, dans un marché national français sinistré, le 85 pour-cent des lots partira pour l'étranger.

Valeurs inversées 

Mais revenons à la table, qui incarne un principe des valeurs renversées. Jusque dans les années 1980, quand l'Art Déco faisait la loi, les amateurs achetaient le luxe des matières premières et la quantité d'heures de travail. Le design incarne, lui, la primauté de l'idée. Une idée facilement reproductible. On n'ose même pas imaginer le nombre de faux, ou plutôt de rééditions, circulant sur le marché. D'où l'importance des provenances. Elles étaient ici irréprochables. 

Car il faut bien l'admettre. Cette table de réfectoire en tôle et bois a été conçue par Prouvé en 1956 pour coûter le moins cher possible. Elle était destinée à la Cité universitaire d'Anthony, qui ne disposait pas tout à fait des budgets de Versailles sous Louis XIV. Sa seule particularité, par rapport aux autres prévues pour le même endroit, était sa largeur. Quatre-vingt centimètres. Réservée aux professeurs, elle leur permettait à ces dernier de manger face à face. Les malheureux ignoraient sans doute qu'ils déjeunaient sur une future pièce de musée.

Une icône de l'architecture 

En bonne logique, la table aurait dû finir au rebut, puis à la casse, avec ses congénères au moment du changement de mobilier. Des petits malins ont tout ramassé. Accomplissant un travail considérable, des admirateurs de Prouvé sont parvenu à faire une icône d'un architecte jusque là déconsidéré. C'est la même chose que pour Charlotte Perriand ou aujourd’hui Pierre Jeanneret, le cousin genevois du Corbusier. 

Artcurial proposera d'ailleurs de ce dernier le 1er décembre un ensemble de meubles provenant de Chandigarh, en Inde. Le contenu des bâtiments de cette cité nouvelle a été habilement récupéré par ce qu'il faut bien appeler les spéculateurs. En quelques années, ce mobilier a passé du prix Puces au tarif chef-d’œuvre. Il doit y avoir là quelques jolies marges de bénéfice... 

(1) Cinquante mille euros de mieux qu'en mai 2014, déjà chez Artcurial.
(2) Selon le même communiqué, la vente se serait déroulée dans une atmosphère de «religiosité». On se pince.

Photo (DR): Jean Prouvé dans les années 1950.

Texte intercalaire.

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