Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Palestine, l’Etat qui nous hante

La Palestine existe ! Qui peut encore en douter ? Voyez toutes ces fées et ces rois mages réunis autour de son berceau – un peu cabossé…

La Suède vient d’ajouter sa signature sous la liste des 134 pays qui ont déjà reconnu l’Etat palestinien. Cette semaine, le parlement européen va débattre et sans doute adopter une résolution qui recommande à tous les autres membres de l’Union d’imiter Stockholm. Les députés espagnols, britanniques, irlandais viennent de voter dans le même sens, et l’Assemblée nationale française va le faire dans quelques jours.

Mieux, Federica Mogherini, la nouvelle patronne des affaires extérieures de l’UE, rentre d’une tournée au cours de laquelle elle a dit, à Gaza et Ramallah, son ardent désir de voir naître, dans les faits et dans ses frontières, l’Etat des Palestiniens sous son mandat de cinq ans.

A l’ONU, où la Palestine a un strapontin d’observateur, les délégués pourraient débattre bientôt, sous le regard bienveillant du secrétaire général Ban Ki-moon, d’un calendrier pour mettre fin à l’occupation des territoires contrôlés depuis 1967 par l’armée israélienne.

Quelle belle unanimité ! Que d’applaudissements autour du nouveau-né !

Mais bien sûr, la Palestine, derrière son mur, n’existe pas.

De l’autre côté de la barrière, la voix des partisans du nouvel Etat est devenue inaudible. Tendez bien l’oreille.

Israël a un nouveau président, Reuven Rivlin, qui succède à Shimon Peres, prudente colombe. Rivlin vient du Likoud, mais c’est un libéral. Il s’est battu avec un réel courage pour les droits de citoyens des Palestiniens, y compris des adversaires les plus enflammés du gouvernement. Mais un Etat ? Pas question ! La Judée et la Samarie, dit le président, c’est notre terre.

Naftali Bennett, lui, n’est pas un libéral. Ministre de l’économie, il est le favori des colons, et il piaffe de remplacer Benjamin Netanyahou après les élections de l’an prochain. Dans une tribune du New York Times, il vient de faire aux Palestiniens une offre en trois points : ➀ Annexion par Israël, en Cisjordanie, de la Zone C, autrement dit la plus grande partie du territoire, y compris la vallée du Jourdain. ➁ Développement des infrastructures et suppression des checkpoints. ➂ Consolidation de l’autonomie palestinienne dans les Zones A et B, mais sans forces armées et sans contrôle des frontières. Avec une certaine lucidité, Naftali Bennett admet que ses propositions – plutôt trois clous plantés dans le cercueil palestinien – «le monde ne va pas les accepter immédiatement».

Le monde ne va sans doute pas accepter non plus la loi que le gouvernement Netanyahou vient de soumettre à la Knesset : le texte donne une nouvelle définition de l’Etat, et veut réserver aux juifs des «droits nationaux», créant ainsi, pour les autres, un statut inférieur qui ressemble à celui de dhimmi auquel les juifs et les chrétiens furent parfois soumis dans les pays musulmans.

Extraordinaire situation. D’un côté, un Etat promu et acclamé. De l’autre, un Etat – le même – nié et enterré. Israël (l’Israël majoritaire) agit avec méthode et persévérance pour réaliser son projet. Mais que font les autres, ceux qui votent et applaudissent ?

L’action de l’Union européenne – à laquelle la Suisse colle, grosso modo – est éclairante et stupéfiante. Les pays de l’UE sont engagés massivement dans le soutien à l’Autorité palestinienne et dans le développement d’institutions et d’infrastructures qui donnent à l’ensemble l’apparence d’un Etat fonctionnant. Une réussite, que l’ONU a sanctionnée en accueillant la Palestine comme observateur il y a trois ans. Mais l’entité ainsi consolidée vit sous haute surveillance militaire, sous une occupation que les Européens désapprouvent, accompagnée d’une entreprise de colonisation dont ils affirment l’illégalité.

L’action européenne, finalement, a abouti à rendre plus tolérable une situation inadmissible. Mais quand il s’agit d’affronter cette contradiction, les bienfaiteurs d’outre-Méditerranée s’évanouissent.

Les Palestiniens, forts de leur statut à l’ONU, songent ainsi à devenir partie à la Cour pénale internationale, avec une idée derrière la tête. Le statut de la CPI définit comme crime de guerre «le transfert par la puissance occupante d’une partie de sa propre population civile dans le territoire qu’elle occupe». Or les Européens conseillent fermement à l’Autorité palestinienne de renoncer à ce funeste projet. Navi Pillay, l’ancienne Haut commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, qui fut aussi juge à la CPI, vient de dénoncer cette hypocrisie.

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