Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PALERME/Le Palazzo Gangi menacé de vente par une princesse à bout de nerfs

Crédits: Lisa Limer/Conde Nast/Vogue Travels

La princesse n'est pas contente. Notez qu'on la comprend. D'origine lyonnaise et savoyarde, Carine Vanni Mantegna di Gangi trouve que la gestion de son palais palermitain devient impossible. Trop chère. Elle a été frappée de plein fouet par le rétablissement de l'impôt sur la résidence principale décrétée par l'ex-président du Conseil Mario Monti en 2011. Or le Palazzo Gangi, bâti en 1652, constitue un gouffre financier. La princesse et son mari Giuseppe ont investi quatre millions d'euros en vingt ans juste pour le maintenir en état. 

Le palais, vous le connaissez de vue. Luchino Visconti l'a utilisé pour les intérieurs du «Guépard» en 1963. C'est notamment là que se déroule la fameuse scène du bal (près d'une heure dans la version primitive du film). Le réalisateur voulait profiter de l'immense salon à fresques, aux miroirs baroques et au pavement de céramique. Le cœur du Palazzo Gangi, qui occupe 8000 mètres carrés dans le centre historique de Palerme, par ailleurs en bien mauvais état.

Un coup de gueule dans "Il Corriere della Sera" 

La princesse a donc poussé un coup de gueule dont «Le Monde» vient de se faire l'écho, sous la plume de son correspondant Philippe Ridet. Elle ne l'a pas fait dans un journal local, à la diffusion confidentielle. Carine Vanni Mantegna a choisi le «Corriere della Sera» milanais, qui possède une audience nationale. Elle a menacé de tout vendre avec son mari. Ce ne sont pas des mots en l'air. «Si je ne reçois aucune réponse à ma menace, nous la mettrons à exécution dans deux ans», a-t-elle confirmé à Philippe Ridet par téléphone. Il n'existe selon elle pas d'autre solution. Transformer la demeure en hôtel n'a aucun sens. Coûteux et peu rentable. «Impossible de louer une chambre plus de 100 euros dans un centre historique mal entretenu et peu sûr.» 

Restera bien sûr à trouver un acquéreur. Et là je déborde du «Monde». Si le palais était situé à Rome, à Venise ou surtout à Milan, pas de problème. Il se trouverait toujours une société quelconque, un amateur fortuné ou un promoteur voulant tenter la grosse opération de revente après transformation en appartemnts des parties non classées. Mais à Palerme... On ne peut pas dire que l'image de la Sicile jouisse au Nord du pays d'un grand prestige. L'île est synonyme de risques. Y aller serait comme de demander aux gens de déménager à Bagdad et à Kaboul, ou peut s'en faut.

Un Etat immobile 

L'Etat ne pourrait-il pas faire quelque chose? Le Palais Gangi est après tout considéré comme l'une des plus belles demeures privées historiques d'Europe. L'une des mieux préservées aussi, vu qu'il conserve ses décors et son mobilier. La Municipalité n'a hélas plus un sou. Quant à la Région, selon Philippe Ridet, «elle préfère employer des milliers de fonctionnaires locaux à ne rien faire pour s'assurer leurs suffrages au moment des élections.» L'Etat central, qui mise pourtant sur le tourisme culturel, ne lèvera pas le petit doigt. Je rappelle que le Ministère des biens culturels ne dispose que de 0,19 pour-cent du budget global. Cinq fois moins environ qu'en France. «Les seuls qui me proposent de l'aide sont des Français ou des Suisses», conclut la princesse dans «Le Monde». «On dirait que les Palermitains s'en fichent complètement.» 

Cela dit, la situation des Vanni Mantegna est-elle exceptionnelle en Europe? Non. Peu aidés, menacés sans cesse d'impôts nouveaux, fragilisés par les partages successoraux, les propriétaires de châteaux français tirent la langue. Certaines de leurs demeures, hérissées ou non de tours, se trouvent en plus dans des campagnes désormais désolées. On plaint aussi les châtelains britanniques, dont les logis se révèlent autrement plus vastes. On compte vite en centaines de chambres outre Manche. Notez que, face à la politique destructrice des travaillistes dans les années 50 et 60 (ils prêchaient la destruction), le National Trust a opéré des miracles en mettant en valeur les domaines qui leur étaient donnés. Je dis bien «donnés».

Emiettement des collections 

Mais en Angleterre comme partout, chez ceux qui n'ont pas encore vendu, seuls les plus riches résistent, en proposant peu à peu leurs trésors chez Christie's et Sotheby's. Chatsworth, Holkham Hall ou Castle Howard se vident ainsi peu à peu. Notons que l'Etat actuel, qui peut percevoir des taxes et impôts de succession en œuvres d'art, les laisse parfois dans leur lieu d'origine, s'il est visitable. Il y a alors un simple transfert de propriété (1). 

Rien de tel en Suisse romande, où bien des manoirs (le pays en compte finalement un grand nombre) se retrouvent à la peine. Pour un Vincy (mal) refait, un château veveysan de l'Aile (très) restauré ou un Grandson sortant de ses échafaudages, que d'inquiétudes. On a ainsi beaucoup causé en 2015 de Hauteville, vidé de ses meubles et à la carcasse mise sur le marché pour un prix phénoménal (on a parlé de 50 millions). Les dégâts avancent paraît-il là-bas à toute vitesse. Qui voudra, dans quelques années, même pour un franc symbolique, de cette coquille mitée?

Une époque révolue 

On verra donc la suite pour le Palazzo Gangi où, il n'y a pas si longtemps encore, la blonde princesse Carine paradait pour le «Elle» italien, ou pour «Vogue» dans ses plus beau atours. Il n'y a cependant pas de quoi se montrer optimistes. Le temps des palais privés à la domesticité innombrable est bien révolu. Les super riches préfèrent aujourd'hui une maison moderne au bord de la mer ou un triplex de luxe hautement sécurisé et facile à entretenir. Et quand ils en ont marre, ils les revendent. 

(1) C'est notamment le cas pour les portraits de Van Dyck demeurés dans les salles construites pour eux à Wilton House par l'architecte Inigo Jones. Le comte et la comtesse de Pembroke y employaient encore 120 personnes en 2012 (dernier chiffre communiqué).

Pratique 

La princesse Carine reçoit occasionnellement pour des dîners ou des tours privés. Contacts par l'entremise de ThinkSicily 0044 20 73 77 85 18 ou www.thinksicily.com

Photo (Conde Nast): La princesse dans son palais pour «Vogue», photographiée par Lisa Limer. 

Prochaine chronique le jeudi 23 juin. Photos anciennes à Martigny avec "Le couleurs du paradis perdu".

 

 

 

 

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