Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PADOUE/Le Palazzo Zabarella remet en selle Giovanni Fattori

C'est, ou du moins ce fut, un grand nom en Italie. Giovanni Fattori (1825-1908) a vu, du haut du Ciel, décliner sa vogue dans la seconde moitié du XXe siècle. Pas étonnant dans ces conditions si l'actuelle rétrospective du Palazzo Zabarella de Padoue arrive vingt-huit ans après celle du Palazzo Pitti de Florence. Il s'agit de remettre en selle un artiste ayant peint beaucoup de cavaliers. Fattori reste «le» peintre du Risorgimento qui a vu, des années 1840 à 1870, se former l'Italie actuelle à partir d'une poussière d'Etats. 

Fattori est né à Livourne, comme Modigliani qui subira son enseignement à partir de 1902. Le Toscan étudie à Florence, où se répand vers 1855 un timide souffle de renouveau dans la peinture italienne, alors dominée par la figure du Vénitien de Milan Francesco Hayez (1791-1882). De jeunes créateurs se réunissent au Caffè Michelangelo pour de grandes discussions théoriques. Ce sont les «macchiaioli», ou faiseurs de taches. Ne voyez surtout pas en eux des précurseurs des tachistes abstraits du XXe siècle! Ces gens ne visent qu'à réaliser de petits tableaux en plein air, dont les lieux et les hommes seraient éclairés par des touches de soleil.

Des tableautins tout en largeur

Les premières œuvres importantes de Fattori consistent en tableautins tout en longueur, genre Cinémascope, sur des planchettes de bois. Il y a là des choses charmantes, avec de beaux paysages et des dames en crinolines. «La Rotonda dei Bagni di Palmieri» (1866), présenté à Padoue, en forme l'exemple type. Les Italiens ont longtemps voulu voir dans ces œuvrettes une amorce de l'impressionnisme français. Il y a là du nationalisme et surtout un grave malentendu. Fattori ne sera nullement marqué par l'école nouvelle quand il visitera Paris en 1875. Pire encore! En 1890, quand certains de ses compatriotes reviendront de la ville avec des yeux papillotant de Monet ou de Renoir, il prendra position contre cette décadence de la peinture... 

Il faut dire que le Livournais avait trouvé entre-temps une nouvelle voie. Depuis les années 1820, l'Italie se retrouvait secouée de mouvements révolutionnaires visant à rétablir une unité nationale sous la direction du pape (pour les adeptes du césaro-papisme) ou du roi du Piémont (pour les libéraux). Relisez «La chartreuse de Parme». Une première tentative avortée, en 1848, avait profité des désordres européens d'alors. La seconde, réussie mais incomplète, aura lieu en 1859-1860. Elle fera provisoirement de Florence la capitale de l'Italie.

Le peintre militaire 

Dès 1860, Fattori va donc se faire le chantre de cet ordre nouveau. Il montrera cependant les à-côtés des combats, s'abstenant de mettre en valeur les généraux. En partant de «Le camp italien à la bataille de Magenta», qui date précisément de 1860, le public padouan va affronter beaucoup de luttes, vite sacralisées par les Italiens. Il n'est presque pas une ville importante du pays, à commencer par Rome (qui rejoindra pourtant l'Italie en 1870 seulement), n'ayant pas son Museo del Risorgimento, aujourd'hui désert. 

Avec l’éloignement du temps, cette peinture a bien sûr pris des rides. Il s'agit en plus d'un art sage, mesuré et souvent anecdotique. On comprend que les jeunes générations s'en soient détournées. Le dessin apparaît parfaitement correct. La touche se fait lisse. Aucune fougue baroque. Il en va de même avec les vues urbaines, les portraits ou les paysages de la Maremme, cette campagne tyrrhénienne s'étendant jusqu'au Latium romain. Rien à reprocher à ce mode de faire, très daté. Mais, pour tout dire, le visiteur s'ennuie un peu.

Une fin contestataire 

Est-ce l'âge? Faut-il voir la déception d'un Italien ayant cru à un monde nouveau et se retrouvant pris dans une monarchie parlementaire favorisant les spéculateurs et les bourgeois? La fin de l'exposition révèle un autre Fattori, presque contestataire. Deux tableaux de vieillesse l'illustrent bien. L'un montre, sur un chemin désolé, un paysan âgé désespéré à côté de son cheval mort. La toile s'intitule «Et maintenant?» L'autre peinture, assez effrayante, met en scène un cadavre de soldat déjà un peu décomposé. Un troupeau de cochons s'en approche, visiblement intéressé par cette proie. L’œuvre s'appelle «L'oublié». 

L'exposition se déroule donc au Palazzo Zabarella (1), qui a déjà montré un néo-classique, comme Raphaël Mengs, ou le symbolisme italien. Il n'y avait plus rien eu là d'important depuis la rétrospective Corcos, un superbe académique de la fin du XIXe siècle, à la fin 2014. On admire un pays pouvant se permettre de restaurer d'énormes bâtiments pour les utiliser si peu ensuite. Le cas ne se révèle en effet pas unique en Italie du nord. A quoi servent le Palazzo Forti de Vérone, le Palazzo Grimani de Venise ou le Palazzo Tosi-Martinengo de Brescia? 

(1) Le lieu a ouvert en 1996 après dix ans de fouilles archéologiques et de restaurations. Le site va des Romains au XIXe siècle.

Pratique

«Fattori», Palazzo Zabarella, 17, via San Francesco, Padoue, jusqu'au 28 mars. Tél. 0039 049 87 53 100, site www.palazzozabarella.it Ouvert de mardi au dimanche de 9h30 à 19h. Photo (Palazzo Zabarella): «Lo Staffato», avec son mur blanc, qui sert d'affiche à l'exposition. 

Prochaine chronique le lundi 18 janvier. Tout autre sujet, le pompage muséal et universitaire. Comment un mandarin peut-il signer les écrits de ses étudiants ou collaborateurs?

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