Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PADOUE/Le Palazzo della Ragione montre Gaetano Pesce en gloire

Crédits: YouReporter/Corriere della Sera

C'est l'éternel retour! Lancé en 1962 par une exposition à Padoue, le «designer» (et philosophe!) Gaetano Pesce se retrouve à 79 ans au Palazzo della Ragione de la même ville depuis quelques jours. En gloire. Cet édifice médiéval accueille 200 de ses travaux dans son immense salle, au toit caréné comme un bateau. En fait, l'Italien ne quitte jamais tout à fait l'actualité nationale, même s'il vit depuis les années 1980 à New York. L'an dernier, ses pièces de verre conçues à Marseille se retrouvaient alignées au Musée de Murano. En 2016, le Museo del Novecento de Florence (1) lui consacrait une rétrospective intitulée «Maesta tradita». Il faut dire qu'il y a de quoi faire. L'homme surproduit de manière brouillonne depuis les années 1960. Il donne presque l'impression de vomir du design. 

L'actuelle manifestation padouane se veut sans fil conducteur. Les œuvres ne sont pas regroupées de manière chronologique. Le visiteur ne se voit suggérer aucun itinéraire. Les créations les plus volumineuses se retrouvent posées sur des armoires colorées servant de socles. Il y a les bleu azur, les mauve lilas et les jaune jonquille. La porte de ces meubles reste ouverte. Il y a des choses à l'intérieur, derrière un grillage du genre poulailler. Une lampe de poche mise à disposition permet au visiteur de distinguer les différents objets, listés sur la porte. L'étiquette de l’œuvre du dessus est remplacée par une inscription tracée aux crayons de couleurs par le maître. Pas toujours très lisible, le Signor Pesce!

Geste féministe 

Seuls ses fans connaissent leur Pesce par cœur. Les autres se contentent de ses vases en résine, aux allures dégoulinantes, qui tremblent comme des puddings anglais. Ils sont en vente dans toute boutique de musée qui se respecte. Ou alors ils se rappellent la célébrissime «Donna» de 1969. Ce premier geste féministe d'un homme se voulant «créateur visionnaire» se compose d'un gros fauteuil recouvert d'un tissu rayé comme un habit de prisonnier (mais avec des couleurs un peu trop pop pour une maison d'enfermement!) et d'un pouf pour les pieds. Symboliquement, une chaîne réunit les deux sièges. Le modèle a connu un gros succès à l'époque. C'est devenu un classique. Il y a peu de chances pour que son sur-produit récent, un machin de trois mètres recouvert de vêtements sentant la sueur du travail domestique forcé connaisse le même destin. 

En fait, le visiteur réalise assez vite qu'aux objets quotidiens, diffusés naguère par des maisons comme Cassina ou B & B Italia, ont succédé des pièces difficilement commercialisables. Ce n'est pas parce que Pesce utilise la provocation en nommant une lampe «Tchador» ou une chaise «Golgotha». Il s'agit simplement d’œuvres esthétiquement agressives et dures à intégrer dans un intérieur. Il en va de même pour les projets architecturaux, même si l'Italien est parvenu en 1993 à édifier dans Osaka son «Organic Building», avec jardin vertical. Les deux projets proposés pour Padoue, dont une «Passegiata» de 2017, trancheraient trop dans le paysage, même si le centre de la cité a connu dans les années 1960 de sérieuses atteintes patrimoniales.

Un lieu magnifique

Cette exposition aux tons «flashy» tranche avec le lieu. Les murs en avaient été peints au XIVe siècle par Giotto et son abondante équipe. Le décor a disparu dans l'incendie de 1420. Celui qui l'a remplacé se révèle stupéfiant. Des centaines de mètres carrés d'allégories dans le style gothique finissant. Cela me rappelle de vous dire que Padoue aimerait se retrouver, comme tout le monde, sur la liste de l'Unesco. Ce serait précisément pour l'ensemble de ses fresques: «Padoue, ville peinte». 

(1) Lancé en 2014, le Museo Novecento sort aujourd'hui déjà d'un complet chantier de réorganisation. Bien qu'intéressante (je vous en avais parlé à l'époque), sa première mouture n'avait pas su séduire le public.

Pratique

«Gaetano Pesce, Il tempo multidisciplinare», Palazzo della Ragione, piazza delle Erbe, Padova, jusqu'au 23 septembre. Tél. 0039 049 820 50 06, site www.padovacultura.padovanet.it Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 19h. Il y a aussi des sculptures de Pesce dans la rue.

Photo (YouReporter/Corriere della Sera): Le fauteuil "Donna" et la grande salle peinte au XVe siècle.

Cet article est immédiatement suivi par celui sur Miró à Padoue.

Prochaine chronique le vendredi 8 juin. Du verre au château de Nyon.

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