Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

PADOUE/La "révolution Galilée" évolue la science et les beaux-arts

Crédits: DR

Galilée est de retour à Padoue, le temps d'une exposition. Le mathématicien et astronome y enseigna en effet dix-huit années consécutives. Les plus heureuses de sa vie, devait-il dire plus tard. Il faut dire que l'histoire a mal fini pour lui. On sait que l'homme a dû abjurer ses idées en 1633. L'Eglise ne supportait pas celle que la Terre puisse tourner autour du soleil, et non le contraire. La théorie n'apparaissait pourtant pas nouvelle. Le Grec Aristarque de Samos y avait pensé dès le IIIe siècle avant Jésus-Christ. Galilée en avait cependant apporté les preuves, qui se heurtaient visiblement à la foi. 

Cet épisode douloureux se retrouve à la fin du parcours empruntant l'étage supérieur du Monte del Monte di Pieta. Si le palais est bien du XVIe siècle, ses chambres se révèlent plutôt petites. Le décorateur de la «Rivoluzione Galileo» a dû jongler avec les tableaux et les objets. Rien de très gros par conséquent, alors que les expositions italiennes adorent en général déplacer de véritables monstres. Cela avait déjà été ici le cas en 2013 avec une autre présentation historique, dédiée cette fois à Pietro Bembo. L'écrivain, archéologue, cardinal, diplomate et amant de Lucrèce Borgia (un homme très occupé!) s'était vu raconté avec des œuvres admirables certes. Mais elle étaient également entrées au chausse-pied. Une tapisserie d'après Raphaël se retrouvait ainsi placée en diagonale!

Un bon vivant

Dans l'actuelle manifestation organisée par Giovanni Villa, tout commence avec une salle unissant création contemporaine et portrait de Galilée jeune. Un tableau peu connu, peint par Santo di Tito, où il a 36 ans. Nous sommes donc en 1600, puisque Galileo Galilei est né à Pise en 1564, l'année de la mort de Calvin. Sa carrière fut précoce, même si l'homme abandonna ses études en 1585. Trop doué, sans doute. En 1589, à 24 ans donc, il occupait la chaire de mathématique de sa ville, localisée dans un grand-duché de Toscane aux mains des Médicis. Passionné par l'astronomie, qui était une science à tous les sens du terme renaissante, il donnera ensuite ses cours à Padoue. Moins dangereux. Son université se situait en terre vénitienne. La Sérénissime se voulait ouverte, allant parfois jusqu'au conflit avec la papauté. En 1307, la ville s'était même vue un temps excommuniée. 

«Rivoluzione Galileo» explique bien sûr l'apport du savant. Il continue l’œuvre de Copernic et plus lointainement de Léonard de Vinci, dont le visiteur voit deux feuillets tirés du «Codice Atlantico». Mais l'exposition raconte aussi l'homme, plutôt bon vivant. Amateur de bonne chère et de bon vin, Galilée tenait ainsi trois maisons à Padoue. Une pour lui. Une pour sa maîtresse Marina Gamba, qu'il n'épousera jamais, et leurs trois enfants. Une dernière afin de pouvoir donner de coûteuses leçons privées. Les historiens ont calculé que ces dernières lui rapportaient autant en un mois que son poste de professeur en deux ans. Autant dire que l'homme pouvait mener grand train, avec une certaine indépendance. Il ne lui serait rien arrivé de fâcheux s'il n'avait fini par enfreindre en 1632 l'interdit papal de 1616 d'enseigner et de publier ses théories héliocentriques.

Rubens et Salvator Rosa 

L'exposition propose bien entendu quantité d'instruments de recherche, parfois postérieurs au XVIIe siècle. Mais il n'y a pas que cela. Il s'agissait pour Giovanni Villa de montrer l'étendue de la révolution, qui touche aussi aux arts. Parfois traditionnels. Rubens, que Galilée rencontra à Padoue et avec qui il maintint une correspondance, est représenté par une naissance mythologique de la Voie lactée, née du lait sorti du sein de Junon. Adam Elsheimer, un Allemand installé à Rome, installe lui une Voie strictement observée derrière sa «Fuite en Egypte». Un petit tableau sur cuivre vite popularisé par une gravure de grand format, elle également présntée au Monte di Pieta. Galilée avait mis l'astronomie à la mode. Salvator Rosa conçut du coup un magnifique «Autoportrait en astronome». Et rappelons que «Les femmes savantes» de Molière étudient les étoiles. 

Deux découvertes, sur lesquelles l'exposition insiste, ont alors modifié la perception du monde. L'une, c'est bien sûr le télescope. L'autre le microscope. L'univers changeait dès lors de dimensions, pris entre les deux infinis dont parle Blaise Pascal. Tout ne pouvait se voir dit, même si l'exposition, payée par la Cassa di Risparmo di Padova e Rovigo (toutes les banques italiennes ne se portent apparemment pas mal!) se révèle immense. On aurait pu faire un parallèle avec la circulation du sang, qui agitait aussi les esprits d'alors. Il s'agissait également là d'une atteinte à l'immobilité du monde. Une révélation difficile à admettre, mais moins dangereuse sur le plan théologique.

Un procès complexe 

Deux salles se voient bien sûr vouée au procès Galilée de 1633. Une date clé. L'Eglise, qui avait jusque là toléré (ou du moins feint de le faire) la science, adopte définitivement le conservatisme pour le pas dire l'obscurantisme. C'est la force de la réaction. L'exposition padouane explique que Galilée fut en fait la victime d'une de ses factions menée par les Jésuites et les Espagnols, le Vatican s'étant toujours caractérisé par des courants très divers. Elle aurait pu noter que Galilée a été condamné sous Urbain VIII Barberini, qui était par ailleurs poète et mécène. Le protecteur du Bernin. Notons que l'Inquisition, sans doute secouée par Urbain, ne fit qu'assigner Galilée à résidence. 

L'Eglise s'est néanmoins entachée durablement. L'ultime espace, avant que l'on ne passe brièvement à la science et à l'art d'aujourd'hui, se voit ainsi consacré au culte posthume de Galilée, mort en 1642 après avoir perdu la vue en 1638. L'homme a servi d'étendard à un XIXe siècle contrasté. Alors que la papauté s'enlisait naissait en Italie un anti-cléricalisme violent. L'Etat réhabilita Giordano Bruno, brûlé à Rome en 1600. Il lui dressa même une statue. Mais la messe n'est toujours pas dite. Lorsque j'ai quitté cette exposition magnifique, qui peine hélas à se trouver un public, une foule sortait en face d'une cérémonie ultra-catholique de la cathédrale avec religieuses, bigots et fleurs à la main. Gageons que ce petit monde ne viendra pas voir la «Rivoluzione Galileo», même si l'Eglise a admis s'être trompé dans l'affaire... en 1992. Sacré Jean-Paul II!

Pratique

«Rivoluzione Galileo», Palazzo de Monte di Pieta, 14, piazza Duomo, Padoue, jusqu'au 18 mars 2018. Site www.mostrarivoluzionegalileo.it Ouvert de 9h à 19h, le samedi jusqu'à 20h.

Photo (DR): Fragment du portrait de Galilée à 36 ans par Santo di Tito. Nous sommes en 1600.

Prochaine chronique le dimanche 3 décembre. "L'Arcade" ferme à la Corraterie. 

 

 

 

 

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