Lepeudry Penelope NB

Conseillère en lutte contre le crime financier et la fraude

Diplômée en finance et titulaire d’un master en audit, Pénélope Lepeudry est responsable du bureau de Genève pour le cabinet de conseil Alvarez & Marsal. Après avoir évolué dans différents cabinets (EY, Kroll et Deloitte) principalement à Singapour et en Suisse, elle rejoint Alvarez & Marsal fin 2019.

Pénélope Lepeudry a plus de 20 ans d’expérience dans la conduite d’enquêtes financières et dans l’accompagnement d’entreprises dans leur gestion de risques de fraude et du crime financier. Elle dirige des investigations dans des cas avérés ou des allégations de fraude, corruption, détournements d’actifs, abus de biens sociaux, fraude aux états financiers, et vol de propriété intellectuelle.

La fraude ne date pas d’hier : un aperçu historique de quelques schémas de fraude

Depuis quand des cas de fraude ont-ils été constatés ? Y a-t-il des enseignements que nous pouvons tirer du passé ?

Afin de se joindre à la thématique des lectures d’été, je propose aujourd’hui de remonter dans le temps et d’effectuer un survol de quelques cas de fraude datant de siècles (largement) passés :

Le premier écrit d’une plainte de client à l’encontre d’un fournisseur date probablement d’environ 1800 av J.-C. A cette époque, un certain Monsieur Ea-Nasir, opérant dans le secteur du négoce de cuivre et s’étant bâti une solide réputation grâce à un gros contrat signé avec une entité gouvernementale du Moyen-Orient, décida de transférer ses opérations vers une autre ville relativement éloignée. A la suite de cette relocalisation, certains de ses clients commencèrent à noter une détérioration soudaine de la qualité de sa marchandise. L’affaire s’envenima notamment avec l’un des clients, qui malgré des protestations et des demandes répétées, n’arriva pas à convaincre Monsieur Ea-Nasir de lui retourner les acomptes qu’il avait versé.

Bien que les documents disponibles ne permettent pas de conclure si M. Ea-Nasir a délibérément tenté de tromper ses clients, ou si son déménagement lui a fait perdre le contrôle qualité de ses opérations, cette affaire aboutit sur une plainte qui fût rédigée en texte cunéiforme sur une tablette d’argile, il y a plus de 3’800 ans. Elle constitue à cet effet l’une des premières allégations de fraude constatée et permet de démontrer l’historicité de ce phénomène, qui ne date certainement pas d’hier !

Plusieurs cas emblématiques de ce qui est communément dénommé « fraude » aujourd’hui se sont produits au cours des derniers siècles. En voici deux dont la résonnance avec notre ère est particulièrement marquée.

L’histoire de John Law, ou comment l’une des premières bulles commerciales vit le jour

C’est lors d’une période de crise financière que l’écossais John Law, économiste de formation, créa la Banque Générale, vers 1720. La France faisait face à une crise financière et le régent duc d’Orléans fit appel à lui afin d’aider le pays à sortir de la crise.

La banque nouvellement créée fût la première à émettre de la monnaie papier aux personnes qui y déposèrent des fonds et, bien qu’il s’agisse d’une banque privée, la France exigea de ses citoyens l’acquittement de leurs impôts au moyen de cette monnaie. Dans le même temps, John Law, avec le soutien du régent dont il était proche, mit en place plusieurs monopoles commerciaux dans les colonies françaises des Antilles et de l’Amérique du Nord sous le titre de la Compagnie du Mississippi.

John Law permit par la suite aux investisseurs d’emprunter de l’argent en utilisant des actions de la Compagnie du Mississippi comme garantie afin qu’ils puissent acheter plus d’actions. Dans les faits, le levier offert par la banque de Monsieur Law pour acquérir les actions de la Compagnie du Mississippi créa l’une des premières bulles commerciales.

L’économiste écossais commercialisa la Louisiane avec succès, ce qui conduit à des spéculations sauvages sur les actions de la société en 1719. Pour aggraver la situation, les bénéfices émis sur les actions furent payés avec la nouvelle monnaie papier. La bulle se poursuivit jusqu’à ce que les opposants à la loi tentent d’échanger tout leur papier-monnaie en monnaie d’or et d’argent et que la banque soit forcée d’admettre qu’elle avait émis plus de billets en papier qu’elle ne détenait en monnaie métallique.

Suite à ces nombreuses demandes de retrait, il devint clair que les réserves étaient insuffisantes pour satisfaire toutes les demandes, ce qui conduit les deux entités à passer sous administration judiciaire.

John Law s’enfuit à Bruxelles et finalement à Venise où il vécut jusqu’à la fin de ses jours.

L’histoire de Clarence Hatry, une débâcle ayant partiellement déclenché le krach de Wall Street

Monsieur Clarence Hatry était, dans les termes modernes, un « serial entrepreneur » qui débuta sa carrière dans l’industrie du textile, avant de se diversifier dans de multiples secteurs tels que l’assurance et la technologie. En une vingtaine d’années – et malgré quelques faillites, il parvint à créer au début du 20ème siècle un conglomérat très diversifié, « The Hatry group ».

Monsieur Hatry vivait à 200 à l’heure, toujours à l’affut de transactions prometteuses. Malgré plusieurs échecs et faillites, il amassa une grande fortune. Son succès fût en partie dû à son soutien aux nouvelles technologies de l’époque, comme avec l’introduction de machines photographiques dans les lieux publics tels que les gares. Il décida un jour en 1929 de financer la fusion entre deux grosses aciéries afin de créer la United Steel Companies. Pour ce faire, il négocia un financement s’élevant à des dizaines de millions de dollars, qui finit par capoter à la dernière minute, laissant ce projet de fusion ambitieux au bord de l’échec.

    En dernier recours, Monsieur Hatry décida de mettre sur le marché une partie des actions du groupe Hatry. Le plan fonctionna, jusqu’à ce que la bourse de Londres se rende compte que les actions mises en vente avaient déjà été vendues par le passé. Il avait frauduleusement créé et vendu des certificats sur des actions déjà existantes, et ce afin d’obtenir un financement supplémentaire. Les opérations en bourse sur les actions du groupe furent en conséquence suspendues par la Bourse de Londres, et le groupe Hatry s’effondra.

    Cette débâcle fût déclarée comme l’un des événements déclencheurs du krach de Wall Street qui a eu lieu un mois plus tard, en octobre 1929, et dont les répercussions furent mondiales.

    Des similitudes à travers le temps, mais des schémas de fraude en constante évolution

    Les deux brèves histoires de John Law et de Clarence Hatry, bien qu’espacées de plus de deux siècles, présentent une similitude principale : au cœur de chacune se trouve un individu qui a pu agir de manière relativement autonome malgré le cadre juridique et réglementaire au sein duquel il opérait.

    Plus généralement, les individus qui parviennent à frauder, indépendamment de l’époque, peuvent en principe le faire pour les raisons suivantes :

    • Une absence ou un dysfonctionnement du système de contrôle et contrepoids (checks and balances)
    • Une pression (réelle ou ressentie) pour obtenir des résultats
    • Des liens avec des entités gouvernementales qui offrent un vernis d’autorité et de légitimité
    • Une certaine créativité pour dissimuler les activités douteuses, en exploitant les défaillances des systèmes de contrôle

    Alors que beaucoup de choses changent au fil des siècles, ces schémas ne changent pas. Néanmoins, en plus de ces schémas connus, de nouveaux schémas de fraude ont émergé, en particulier avec l’arrivée de l’ère numérique dans la seconde moitié du 20ème siècle et avec l’accélération fulgurante liée à l’émergence des nouvelles technologies ces vingt dernières années.

    Je pense que les raisons (et les pressions) qui poussent les individus à la fraude restent similaires de génération en génération, cependant les schémas sont en constante évolution. L'enseignement le plus pertinent que nous pouvons tirer de ces cas du passé : les mécanismes de contrôle et contrepoids sont nécessaires mais ne peuvent être dissociés d’une culture d’entreprise qui prône (et s’engage à respecter) des valeurs communes d’éthique et de transparence.

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