Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Obama et le vieil imam

Des  lettres pour l’Histoire. C’est le secret le mieux gardé de la négociation marathon qui a abouti à Lausanne à l’ébauche d’un accord sur le nucléaire iranien. On sait désormais pas mal de choses sur les centrifugeuses, sur l’usine d’enrichissement de Natanz et le site enterré de Fordow ; mais de la correspondance échangée entre Barack Obama et Ali Khamenei, on ne connaît pas un mot. Courriers décisifs pourtant : rien n’aurait pu se faire sans l’aval, à Téhéran, du guide de la révolution.

Interrogé sur cet échange par Thomas Friedman dans un long entretien pour le New York Times, le président américain est particulièrement laconique. «Il est important de reconnaître que l’Iran est un pays compliqué – et le nôtre aussi», se contente-t-il de dire.

Vertige épistolaire !

En 1979, Obama était cet adolescent métis et sans père, un peu paumé, qui snifait de la coke à Los Angeles et séchait les cours. Khamenei, soupçonné d’avoir été mêlé, dans le chaos révolutionnaire, à l’incendie d’un cinéma dans lequel avaient péri plusieurs centaines de personnes, venait d’être nommé imam de la grande prière du vendredi à Téhéran.

Pourquoi 1979 ? C’est la date charnière de notre temps, l’an 1 d’une époque de troubles nouveaux.

La guerre froide allait vers son essoufflement, faute d’un combattant bientôt, qui commet cette année-là l’erreur fatale d’envahir l’Afghanistan. Contre l’Armée rouge, la CIA s’allie aux pétromonarchies pour mobiliser des brigades de moudjahiddin : un authentique djihad.

Le combat finalement victorieux des guerriers à bonnet plat annonce le retour fracassant du religieux comme accoucheur d’Histoire. C’est en 1979 aussi qu’un groupe fanatique, précurseur d’Al Qaida, attaque les lieux saints de la Mecque, que les Frères musulmans se soulèvent en Syrie, que le pape Jean-Paul II va défier le régime communiste dans sa Pologne natale, que Ronald Reagan mène campagne sous le signe de la croix. Et bien sûr, c’est cette année-là, qu’une théocratie chasse le shah de Téhéran.

Dans l’espace arabo-musulman, le domaine de l’islam (Dar al-Islam), dont la tradition prétendait repousser la violence politique à ses frontières, est lui-même devenu le domaine de la guerre (Dar al-Harb). Et les interventions extérieures ont ardemment attisé le foyer.

Barack Obama est arrivé en politique dans ce paysage bouleversé, avec une conviction simple : les interventions militaires décidées par son prédécesseur à la Maison Blanche étaient contre-productives et contraires aux intérêts américains ; les convulsions du Proche-Orient ne peuvent être dominées que par les acteurs locaux. Il a entrepris de retirer les troupes d’Irak, puis, avec retard, d’Afghanistan.

Et, à peine élu, il a tendu la main aux Iraniens. C’était juste avant la réélection, contestée dans le sang, de Mahmoud Ahmadinejad à la présidence. Il a fallu du temps pour que les contacts se nouent, d’abord secrets, puis discrets, enfin publics mais très fermés. On a rarement connu pourparlers plus longs et plus complexes.

Aboutiront-ils vraiment à un accord signé ? Le temps qui passait n’a pas arrangé les choses. Le dévoiement, un peu partout, des «printemps arabes», comme les effets délétères de l’aventure irakienne de George Bush, ont étendu dans toute la région le domaine de la guerre, dont la dimension religieuse est partout manifeste. Obama, le guerrier récalcitrant, a cru devoir y ramener des armes. Et il se trouve ligoté dans un inconfortable jeu des mésalliances. Ses «amis» – Saoudiens, Israéliens – l’accusent de traiter avec leur ennemi.

L’Américain fait le pari que l’hostilité entre sunnites et chiites finira par s’épuiser, et que son entreprise favorisera un apaisement. Il lui reste moins de deux ans pour démontrer que c’est une voie praticable.

Et il reste peu de temps à Ali Khamenei (on le dit atteint d’un cancer) pour imposer chez lui l’ouverture qu’il semble avoir acceptée. En quels termes ? Les historiens devront patienter pour lire les lettres d’Obama, et les réponses qu’il a reçues.

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