Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Obama dans la nasse de l’Etat islamique

Avez-vous lu Dabiq ? C’est le magazine multilingue de l’Etat islamique. Lecture épuisante et effrayante. Dans un récent numéro, il justifiait, en citant le Prophète, le sort réservé à leurs adversaires par les djihadistes au drapeau noir.

Un compagnon demandait un jour à Mohammed ce qu’il fallait faire des membres d’une tribu qui refusait son message. Le Prophète avait conseillé de leur couper les pieds et les mains, de leur arracher les yeux, et d’exposer leurs corps sur un tapis de pierres. Et si, dans cet état, ils demandaient à boire, il ne fallait pas leur donner d’eau.

Les combattants de l’Etat islamique (que les diplomates nomment désormais Daech, pour dissimuler sous l’acronyme arabe la noble appellation d’Etat) mitraillent leurs prisonniers dans des fosses communes, ou leur coupent la tête.

Une «petite bande de tueurs» ? C’est l’expression que Barack Obama a utilisée l’autre soir en annonçant aux Américains que le pays était de nouveau (presque) en guerre. Mais au moment où ces lignes sont écrites, la «petite bande» vient d’abattre un chasseur syrien près de Raqqa, la place forte de l’EI, et l’aviation américaine a bombardé une de ses positions, aux portes de Bagdad.

La CIA a révisé à la hausse son estimation de l’effectif de l’armée du nouveau supposé califat : entre 20 et 31000 combattants. Les volontaires, qui lisent Dabiq, affluent de partout. Le discours messianique marié à la violence sans merci continue de fasciner les foules abandonnées, aujourd’hui comme au VIIsiècle.

Le président américain n’était pas préparé à ça. Obama a été élu sur le refus de nouvelles aventures militaires. Il a retiré l’armée d’Irak et veut faire de même, coûte que coûte, en Afghanistan, après avoir cru un instant que cette guerre-là était juste. Il promettait un recentrage plus pacifique sur le Pacifique, et pensait, sans le dire trop crûment, que l’ensemble arabo-musulman devait aller au bout de ses convulsions, comme l’Europe au temps de ses guerres de religion, et que seuls les habitants de la région étaient en mesures d’inventer un avenir plus apaisé. Les interventions extérieures avaient amplement démontré leurs effets néfastes.

Alors, quand la tyrannie ubuesque de Mouammar Kadhafi s’est effondrée, il n’a accepté de s’en mêler qu’avec une très longue cuillère. Et quand on le pressait de faire cesser par les armes les massacres perpétrés par Bachar el-Assad, il a saisi la plus proche perche diplomatique pour ne pas libérer ses tomawaks.

Cette réticence devant les risques de la violence a été interprétée partout comme une manifestation de faiblesse : de Damas à Moscou, en passant, à Washington, par le parti républicain.

Mais quand les hommes en noir de l’Etat islamique ont pris Mossoul et on menacé Erbil, la pression est devenue trop forte. Obama a dû frapper pour tenter de contenir la gangrène née de la guerre qu’il avait condamnée en 2003. Le recours aux missiles a été salué par la décapitation de James Foley, puis par deux autres. L’engrenage, auquel il voulait échapper, s’est mis en marche.

Barack Obama s’en va malgré lui en guerre, et dans l’espoir de diminuer ou de dissimuler la part américaine, il bâtit une coalition qui ne peut être que brinquebalante. Les puissances régionales qu’il cherche à mobiliser ont le plus souvent des intérêts divergents, et ne voient pas d’un bon œil revenir ce gendarme plein de réticences.

Autour de la Maison Blanche s’agite de nouveau des fées plus ou moins va-t-en guerre. Leslie Gelb, vieux sage machiavélien, recommande au président de faire alliance contre les djihadistes avec le dictateur Bachar el-Assad qu’Obama avait déjà plus ou moins voué aux poubelles de l’histoire. Dennis Ross, éternel (mauvais) conseiller, lui susurre de prendre la tête, contre le camp islamiste (dans lequel il range aussi bien l’EI sunnite que l’Iran chiite et les Frères musulmans), d’une alliance anti-islamiste emmenée – il faut oser – par l’Arabie saoudite et l’Egypte remilitarisée.

Barack Obama promet de mener cette campagne avec méthode et davantage de prudence. Mais quoi qu’il fasse, il est entré à son corps défendant dans le piège auquel il s’était juré d’échapper. 

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