Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NYON/Le château raconte l'aventure de la brique de verre Falconnier

Crédits: Nicolas Lieber/Château de Nyon, 2018

Deux ans de travail effectif. Il y a longtemps que j'entends parler de l'exposition sur «La brique de verre Falconnier», ouverte le 8 juin au château de Nyon. J'avoue avoir été au départ un brin dubitatif. Je saisissais mal l'intérêt de cristalliser autant d'énergies autour d'un seul élément architectural, tombé depuis bien longtemps au fin fond des oubliettes de l'histoire. Il suffit pourtant de visiter le rez-de-chaussée du château (avec une petite incursion au second étage), et surtout de lire le catalogue pour comprendre l'importance de l'enjeu. Inventée à la fin des années 1880, disparue vers 1915, la brique Falconnier a permis une première avancée vers ces murs translucides qui ont tant passionné les architectes de la modernité (1). 

«A l'origine de son invention se situe le Nyonnais Gustave Falconnier, né en 1845», explique Aline Jeandrevin, qui a consacré son mémoire de «master» au Vaudois en 2016. «C'est un chercheur doublé d'un entrepreneur. L'homme suit toutes les étapes de la fabrication. La chose lui a laissé le temps d'être préfet de Nyon pendant trente-quatre ans.» On demeurait généraliste à l'époque, dont date le grand portrait photographique du monsieur accroché au mur. Il reflète un homme pourvu d'une immense barbe qui serait aujourd'hui hyper-mode. «C'est à cet engagement que l'on doit la bonne conservation des verrières Falconnier qui n'ont pas été détruites.» Parfois récemment, hélas... Conservateur du château, Vincent Lieber explique qu'un mur de verre, «dont le musée se proposait de payer le démontage», a été jeté bas par un promoteur. «Il ne voulait pas perdre de temps.»

Plusieurs numéros 

Il existe plusieurs modèles de briques Falconnier, certains ne portant pas de numéro comme la très séduisante forme en coquille. «La numérotation va jusqu'à neuf», précise Aline Jeandrevin. Toutes n'existent cependant pas sous forme éditée. Si y a bien un No 5 (comme plus tard pour Coco Chanel!), manquent ainsi le 1, le 2, le 4 et le 6. Il a peut-être eu une édition expérimentale. Mais bien des choses restent à apprendre sur le Nyonnais. «Il a fallu à un moment suspendre la recherche», précise Vincent Lieber. «La chose vaut surtout pour l'utilisation de la brique à l'étranger. Nous avons bien étudié Paris, où même Hector Guimard a utilisé Falconnier. Zurich. Il reste la Belgique et la Hollande. Nous croyons aussi savoir que son invention a beaucoup séduit les Russes. Il en subsisterait plusieurs exemples à Moscou.» 

Un film tourné au CIRVA de Marseille (2) le montre bien. La brique ne constitue pas un produit industriel. Il s'agit encore d'un objet artisanal. «Sa fabrication prend bien dix minutes», reprend Aline Jeandrevin. «Creuse à l'intérieur, elle est soufflée par un professionnel dans des moules, dont plusieurs exemplaires figurent dans l'exposition.» Sa confection demeure donc plus proche du vase de Venise que du produit standardisé vomi à cadence accélérée par une machine. D'où son prix. «Celui-ci a accéléré sa fin, comme le fait que les briques n'étaient pas parfaitement semblables.»

Trois murs dans l'exposition 

Le consciencieux Gustave Falconnier avait beau eu imaginé des demis et même des quarts de brique pour l'ajustage, le temps de production et de mise en place restait du coup très long. «Nous avons voulu créer trois murs avec les quelque 1800 briques que le musée est parvenu à récupérer au fil du temps, avec un don important des descendants», confirme Vincent Lieber. «Il a fallu un mois à l'ouvrier spécialisé qui s'en est chargé pour arriver à terme. Il se concentrait tellement qu'il n'entendait plus rien pendant son travail.» Précisons que l'homme de l'art s'appelle Heliodoro Rogrigues. Il faut à la fois saluer la performance et le prénom biblique. 

L'exposition présente donc divers modèles, parfois en couleurs. Il fallait pouvoir créer des sortes de mosaïques. Plus large dans le livre d'accompagnement qu'aux cimaises, une campagne photographique complète la présentation. Il y a là les œuvres disparues comme les clochetons de La Samaritaine de Franz Jourdain à Paris, démontés dès 1925. Ou la célèbre galerie «L'art nouveau» de Samuel Bing, qui a donné son nom au mouvement. Le visiteur découvre cependant, grâce aux images de Nicolas Lieber et de Régis Colombo, ce qui subsiste. Avant tout l'immense voûte intérieure de l'Hôtel de Ville de Zurich. Ou ces étonnantes constructions que restent au bord du Léman les luxueuses Villa Bellavista de Bellevue, aujourd'hui ambassade d'Algérie, ou la Villa Les Bleuets de Promenthoux, vendue pour une somme colossale aux enchères sur le Net en 2017.

La suite de l'histoire 

«C'est la Villa Turque du Corbusier à La Chaux-de-Fonds qui est à l'origine de la redécouverte de Falconnier», conclut Aline Jeandrevin. Il fallait, "Corbu" oblige, la restaurer selon les règles de l'art. Elle comportait des briques du Vaudois, qui en a produites en France comme en Allemagne ou en Suisse. Ainsi s'est fabriqué à partir de l'un d'elles le moule utilisé au CIRVA. Les héritiers n'avaient pas encore effectué leur don au musée de Nyon. Un cadeau qui a par ailleurs exigé bien des nettoyages et des manutentions. Cette construction d'avant-garde de 1916 sonnait pourtant le glas de la brique. L'année suivante, l'Hôtel-de-Ville du Locle, chef-d’œuvre tardif du «style sapin», utilisait le Glasbeton (3). La dernière salle de l'exposition peut raconter la suite de l'histoire. L'industrie a commencé par produire des plaques pleines, très lourdes et finalement fragiles (4), comme le modèle Nevada de la célèbre Maison de Verre de Pierre Chareau. Puis ce seront les immenses vitrages, non plus translucides mais transparents. Mais ceci est une autre histoire...

(1) Cela dit, les architectes du XIIIe siècle ayant bâti la Sainte Chapelle de Paris avaient la même obsession.
(2) Je vous ai récemment parlé du CIRVA pour l'exposition des Stanze del Vetro et du Palazzo Querini-Stampaglia de Venise.
(3) Falconnier est mort en 1913.
(4) Les dalles de verre de la Maison de verre ont déjà dû être changées deux fois.

Pratique

«Un rêve d'architecte, La brique de verre Falconnier», château, place du Château, Nyon, jusqu'au 22 avril 2019. Tél. 022 316 42 73, site www.chateaudenyon.ch, ouvert jusqu'au 31 octobre du mardi au dimanche de 10h à 17h, ensuite de 14h à 17h. Le livre de 208 pages, conçu sous la direction d'Aline Jeandrevin, a paru aux Editions Till Schaap.

Photo (Nicolas Lieber/Château de Nyon, 2018): Quelques modèles en couleurs.

Prochaine chronique le samedi 9 juin. Une biennale de sculpture contemporaine à Genève.

 

 

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