Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

NYON/Le Château présente un "Voyage aux Indes" en porcelaine

Crédits: Nicolas Lieber

C'est une belle exposition. Elle ne croule pas sous les chefs-d’œuvre immortels. Non. Ce n'est pas le propos. Le Château de Nyon n'en aurait de plus pas trouvé les moyens. «Le voyage aux Indes» (on les mettaient jadis au pluriel) montre des «porcelaines chinoises réalisées pour des familles suisses entre 1740 et 1780». Un art mi asiatique, mi européen, par conséquent. Métis donc. Mondialisé déjà. Il y a là l'Histoire en marche, plus des histoires à raconter. Vincent Lieber, qui travaille sur le sujet depuis plus d'une décennie, ne s'en est pas privé. En témoignent la présentation et un catalogue s'offrant d'emblée une jolie idée de mise en page. Vous avez une assiette intacte du service Solier en couverture et une autre fracassée au revers. 

Il y a bien sûr le plaisir d'une visite invitant à découvrir non seulement de la vaisselle armoriée, mais de l'argenterie (ou des imitations d'époque), des gravures, quelques meubles et une série de portraits d'ancêtres. Le parcours à travers les salles du premier étage gagne cependant à se voir explicité. Il y a d'ailleurs, certains jours, plusieurs demandes de visites commentées. Suivez le guide! Je vais agir de même en jouant au journaliste. Voici mes questions à Vincent Lieber, qui n'en est pas avec «Le voyage aux Indes» à son premier coup de maître. 

D'où l'exposition actuelle est-elle née?
Elle vient de mon intérêt pour la porcelaine, pour une Chine revue par les Européens du XVIIIe siècle et de ma passion pour l'héraldique. J'étais membre de la Société suisse d'héraldique à 16 ans. Vous trouvez dans le livre une image en noir et blanc que je me souviens d'avoir vue tout jeune. Il s'agit de celle du service Delessert, dans un livre publié en 1904. Je ne savais pas à l'époque que j'en rachèterais un jour les pièces survivantes pour le château de Nyon. 

La suite...
Elle se situe en 1996. J'ai maintenant 32 ans. Je travaille déjà au Château. Il y a l'affaire du château de Vincy (1). On vide ce bâtiment, dont rien n'était sorti depuis plus de deux siècles, avant d'en mettre la carcasse sur le marché immobilier. Une amie m'a aidé à acquérir le service Delessert. C'était vraiment la grande braderie. Certains éléments de cet ensemble céramique ont même été cassé pendant la vente. 

Et après?
Après, il y a une affaire que j'ai commencé par manquer. A émergé une saucière isolée. Elle a fini chez un antiquaire de Rolle. Les armoiries me tarabustaient. J'ai trouvé la solution dans le précieux livre de Charles Morton, paru en 1932, sur les ex-libris. C'étaient les armes de la famille vaudoise Solier. La saucière a tout de même fini à Nyon. J'ai alors réalisé que nombre de familles romandes protestantes, arrivées au moment du Second Refuge provoqué par la Révocation de Nantes (1685), s'étaient commandé deux générations plus tard des services de Chine avec un goût ostentatoire. Elles ont passé jusqu'en 1769 par la Compagnie française des Indes, puis par la Compagnie anglaise. Des catholiques, notamment fribourgeois, ont agi de même. Il ne s'agissait alors plus de commerçants, mais de militaires au service de la France. 

Il existe donc une typologie.
Absolument! Elle m'a permis de chercher à tâtons. J'ai publié mes premiers résultats en 2008 dans les «Mélanges Cassina». J'avais l'envie de continuer. Une assiette Labat de Grandcour de l'Ariana m'a menée au reste du service. Tout est affaire de rapports personnels. Il y a eu les réussites et les échecs. Rien de sûr pour les Guiguer de Prangins, faute d'armoiries sur les pièces connues. Un unique couvercle de soupière (ou de légumier) des Castella. Le néant à propos des Pourtalès, qui avaient pourtant tout pour se commander un service énorme à Canton. Et des points d'interrogation. Quid par exemple de la partie du service d'Affry qui aurait fini en Croatie? Je précise que je n'ai pas été seul. M'ont notamment aidé Roland Blaettler, ex-directeur de l'Ariana genevois, et le marchand bruxellois Antoine Lebel. 

De quelle manière se matérialisait au XVIIIe siècle une telle commande?
La famille passait en général son ordre en donnant un ex-libris. Il y avait ainsi la même marque sur les assiettes et les livres. Il fallait ajouter les indications de couleurs. Le morceau de papier était confié à un subrécargue. Cet homme d'affaires, installé à bord, se chargeait des transmissions. A Canton, seul port d'attache en Chine autorisé aux Occidentaux, un maître d’œuvre chinois menait l'exécution à bien. Il avait des employés, quasi réduits à l'esclavage, comme ouvriers. Ceux-ci peignaient sur des pièces blanches, venues du centre du pays. Pas la première qualité, loin de là! Un sous-produit juste bon pour les étrangers. Il fallait compter deux ans entre la commande et la livraison. C'était moins long qu'à Sèvres (2) ou à Meissen, où tout coûtait surtout plus cher. Nous avons une bonne idée de la marche à suivre grâce aux comptes de Louis Pictet du Bengale, dont les deux services existent toujours au Reposoir, à l'entrée de Genève (3). 

Vous présentez aussi des jetons de nacres.
Armoriés. Les deux commandes allaient souvent de pair. Il y en avait une pour les plaisir de la table et une autre pour ceux du jeu, véritablement obsessionnel au XVIIIe siècle. Les jetons coûtaient davantage. Leurs fabrication faisait mourir les ouvriers à la tâche entre le surmenage et l’absorption de poussières nocives. Ces marques ont très peu été étudiées jusqu'ici. Il y aura donc un second catalogue, sur lequel je travaille. Il devrait sortir en septembre. 

Le premier est déjà considérable.
Il devait à mon avis contenir trois choses. D'abord, l'histoire des services connus. Ensuite, les cadres de vie, que j'ai parfois fait photographier d'avion. Vous noterez qu'il y a aujourd'hui une décharge devant la façade du château de Grandcour. Hauteville a été vidé depuis les prises de vue. C'était à l'automne 2015. Tout le mobilier a été vendu, comme à Vincy. Le Château de Nyon a fait là quelques achats. 

Vous avez enfin donné d'énormes arbres généalogiques...
...que j'ai établis moi-même. Il me semblait important de montrer combien ces familles se ramifiaient et s'interpénétraient. Il y avait des ascensions rapides et des chutes brutales. Les Solier ont disparu après deux petites générations seulement. Nous sommes ici, surtout du côté protestant, face à un énorme réseau international, avec émigrations colonialistes et alliances matrimoniales. 

(1) Entièrement refait, le château de Vincy est aujourd'hui occupé par l'architecte Norman Foster, qui l'a payé plus de 50 millions.
(2) Le grand service commandé à Sèvres par Louis XVI à la fin des années 1770 n'était toujours pas terminé à la chute de la monarchie en 1792. Les pièces exécutées ont fini dans les collections royales anglaises.
(3) Natalie Rilliet a publié récemment un joli livre de 61 pages, très illustré, sur les commandes de Louis Pictet. Il s'intitule «Du Bengale à Genève, Les services Compagnie des Indes de Louis Pictet». On peut en trouver des exemplaires au Château de Nyon.

Pratique

«Le voyage aux Indes, Porcelaines chinoises pour les familles suisses, 1740-1780», Château de Nyon, jusqu'au 23 octobre. Tél. 02 316 42 73, site www.chateaudenyon.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.  

Photo (Nicolas Lieber): Les assiettes à dessert des Cannac, provenant du château de Hauteville.

Prochaine chronique le samedi 28 mai. Familles romandes du XVIIIe siècle encore. Un projet veut numériser la correspondance, en bonne partie inédite, de Robert Tronchin, l'un des plus grands collectionneurs de son temps.

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